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La mort de la terre #17

FeuilletonsPosté par le 8/31/10 • Classé dans Feuilletons

La mort de la terre #17

XV. L’enclave a disparu

Longtemps, Targ marcha dans la pénombre. Toutes ses pensées étaient éparses, une joie démesurée emplissait sa chair. Lorsqu’il revint à lui, il songea :

– Il n’y a provisoirement rien à faire. Pour atteindre l’eau mystérieuse, il faut découvrir quelque issue, ailleurs qu’au fond du gouffre, ou se frayer un passage : c’est une question de temps ou une question de travail. Dans la première conjoncture, la présence d’Arva serait infiniment utile. Dans la seconde, il faudrait rejoindre l’Équatoriale des Dunes et ramener les appareils nécessaires pour capter l’énergie et fendre les granits.
La mort de la terre #17
Tout en faisant ses réflexions, le jeune homme avait appareillé. Bientôt, le planeur décrivit les courbes hélicoïdales qui devaient le ramener à la surface. En deux minutes, il sortait du gouffre et, tout de suite, le veilleur, orientant son ondifère mobile, lança un appel.

Rien ne répondit.

Étonné, il darda des ondes plus intenses. Le récepteur demeura muet. Une légère anxiété saisit Targ ; il lança l’appel circulaire qui, successivement, attaquait toutes les directions. Et, comme le silence persistait, il commença à craindre quelque circonstance désagréable. Trois hypothèses se présentaient : un accident était survenu, ou Arva avait quitté le refuge, ou, enfin, elle s’était endormie.

Avant de lancer un dernier appel, l’explorateur détermina sa position actuelle avec une exactitude minutieuse. Ensuite il donna aux ondes leur maximum d’intensité. Elles allaient ébranler les conques réceptrices avec une telle force que, même endormie, Arva devrait les entendre… Cette fois encore, l’étendue ne fit aucune réponse.

La jeune femme avait-elle décidément quitté le refuge ? Certes, elle ne s’y était pas résolue sans cause grave. De toute manière, il fallait la rejoindre.

Déjà, il se rembarquait et filait à toute vitesse.

En moins de trois heures, il franchit mille kilomètres. Le relais se précisait dans l’oculaire de la lunette aérienne. Il était désert ! Et, tout autour, Targ n’apercevait personne. Arva s’était donc éloignée ? Mais où ? Mais pourquoi ? Elle ne devait pas être loin, car son planeur demeurait à l’ancre…

Les dernières minutes furent d’une longueur intolérable ; il semblait que le véloce esquif n’avançât plus ; une buée couvrait les yeux du jeune homme.

Enfin, le refuge fut là. Targ l’aborda par le milieu, accrocha l’appareil et se précipita. Une plainte jaillit de sa poitrine. De l’autre côté de la route, contre le talus vertical, – ce qui l’avait rendue invisible, – gisait Arva. Elle était aussi pâle que la femme qui, naguère, aux Terres-Rouges, avait succombé à l’euthanasie ; Targ vit avec horreur un grouillement de ferromagnétaux – des Tertaires de la plus grande taille – se presser autour d’elle…

En deux gestes, Targ accrocha son échelle d’arcum, puis, descendant auprès de la jeune femme, il la prit sur son épaule et remonta.

Elle n’avait pas remué ; sa chair était inerte et Targ, agenouillé, essaya de surprendre la palpitation du cœur. En vain. La mystérieuse énergie qui rythme l’existence semblait évanouie…

Avec tremblement, le veilleur posa l’hygroscope sur les lèvres de la jeune femme. Le délicat instrument décela ce que l’ouïe n’avait pu découvrir : Arva n’était pas morte !

Mais son évanouissement était si profond, sa faiblesse si grande, qu’elle pouvait mourir d’une seconde à l’autre.

La cause du mal apparaissait évidente : elle était due, sinon uniquement, du moins pour la plus large part, à l’action des ferromagnétaux. La singulière pâleur d’Aria annonçait une excessive déperdition d’hémoglobine.

Heureusement, Targ ne voyageait jamais sans emporter les instruments, les stimulants et les remèdes traditionnels. Il injecta, à quelques minutes de distance, deux doses d’un cordial puissant. Le cœur se remit à battre, quoique avec une extrême faiblesse ; les lèvres d’Aria murmurèrent :

– Les enfants…, la terre…

Puis, elle tomba dans un sommeil que Targ savait ne pouvoir ni ne devoir combattre, sommeil fatal et salutaire pendant lequel, de trois heures en trois heures, il injecterait quelques milligrammes de « fer organique ». Et il faudrait vingt-deux heures au moins avant qu’Arva supportât un court réveil. N’importe ! La plus lourde inquiétude avait disparu. Le veilleur, connaissant la santé parfaite de sa sœur, ne craignait aucune suite redoutable. Toutefois, il restait nerveux. L’événement, en somme, ne s’expliquait point. Pourquoi Arva gisait-elle au bas du talus ? Avait-elle, elle si vigilante et si adroite, fait une chute ? C’était possible, – non probable.

Que faire ? Demeurer ici jusqu’à ce qu’elle eût repris ses forces ? Il faudrait au moins deux semaines pour la rétablir complètement. Mieux valait repartir pour l’Équatoriale des Dunes. Rien ne pressait, au fond. L’aventure que poursuivait Targ n’était pas de celles dont l’issue dépend de quelques journées.

Il se dirigea vers le grand planétaire et déchaîna les ondes d’appel. Comme là-bas, au sortir du gouffre, il ne reçut aucune réponse. Tout de suite, une émotion terrible l’agita. Il répéta les signaux, il leur donna le maximum d’intensité. Et il devint manifeste qu’Érê et les enfants étaient, pour quelque cause énigmatique, ou dans l’impossibilité d’entendre ou dans l’incapacité de répondre. Les deux termes de l’alternative étaient également menaçants ! Des liens sûrs existaient entre l’accident d’Arva et le silence du planétaire.

Une crainte intolérable rongeait la poitrine du jeune homme… Les jarrets tremblants, et contraint de s’appuyer contre le support du grand planétaire, il fut incapable de prendre une décision. Enfin, il se détacha, morne et résolu, examina avec une attention anxieuse tous les organes de son planeur, assujettit Arva sur le plus grand des sièges et prit son vol.

Ce fut un voyage lamentable. Il ne fit qu’une seule halte, vers le crépuscule, pour tenter encore un appel. Rien n’ayant répondu, il enveloppa étroitement Arva dans une couverture de silice laineuse et lui injecta une dose du cordial, plus massive que les premières. À peine si, dans la profondeur de son engourdissement, elle eut un faible frisson.

Toute la nuit, le planeur fendit les ténèbres étoilées. Le froid étant trop vif, Targ contourna le mont Squelette. Deux heures avant l’aube, les constellations australes apparurent. Le voyageur, avec un battement de cœur, considérait tantôt la croix tracée sur le Sud et tantôt cet astre brillant, le plus proche voisin du Soleil, dont la lueur ne met que trois ans pour atteindre la terre. Comme ce ciel devait être beau, lorsque des créatures jeunes le considéraient à travers le feuillage des arbres, et plus encore lorsque des nuages argentés mêlaient leur promesse féconde aux petites lampes de l’infini. Ah ! et il n’y aura plus jamais de nuages !

Une lueur fine emperla le levant, puis le Soleil montra son disque énorme. L’Équatoriale des Dunes était proche. À travers l’objectif de la lunette aérienne, Targ apercevait parfois, dans l’échancrure des dunes, l’enceinte de bismuth et les demeures d’arcum ambrées par le matin… Arva dormait toujours et une nouvelle dose du stimulant ne la réveilla point. Toutefois, sa pâleur était moins livide ; les artères frissonnaient faiblement ; la peau n’avait plus cette « raideur translucide » qui suggérait la mort.

– Elle est hors de danger ! s’affirma Targ.

Et cette certitude soulageait sa peine.

Toute sa vigilance se porta sur l’oasis. Il cherchait à apercevoir l’enclave familiale. Deux mamelons la cachaient encore. Enfin, elle apparut et, de saisissement, Targ tordit le gouvernail du planeur qui plongea brusquement, comme un oiseau blessé.

L’enclave tout entière, avec ses maisons, ses hangars et ses machines, avait disparu.

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