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La mort de la terre #2

FeuilletonsPosté par le 7/08/10 • Classé dans Feuilletons

La mort de la terre #2Une rumeur parcourait l’oasis ; des hommes jaillissaient aux abords des villages et des emblavures. Un individu trapu, dont le crâne massif semblait directement posé sur le torse, apparut au pied du Grand Planétaire. Il ouvrait des yeux dessillés et pauvres, dans un visage couleur d’iode ; ses mains, plates et rectangulaires, oscillaient au bout des bras ; courts.

– Nous verrons la fin du monde ! grogna-t-il… Nous serons la dernière génération des hommes.

Derrière lui, on entendit un rire caverneux. Dane, le centenaire, se montra avec son arrière-petit-fils et une femme aux yeux longs, aux cheveux de bronze. Elle marchait aussi légèrement que les oiseaux.

– Non, nous ne la verrons pas, affirma-t-elle. La mort des hommes sera lente… L’eau décroîtra jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que quelques familles autour d’un puits. Et ce sera plus terrible.

– Nous verrons la fin du monde ! s’obstina l’homme trapu.

– Tant mieux ! fit l’arrière-petit-fils de Dane. Que la terre boive aujourd’hui même, les dernières sources !

Sa face sinueuse, très étroite, décelait une tristesse sans bornes ; il s’étonnait lui-même de n’avoir pas supprimé son existence.

– Qui sait s’il n’y a pas un espoir ! marmonna l’ancêtre.

Le cœur de Targ battit ; il abaissa vers le centenaire des yeux où scintilla la jeunesse.

– Oh ! père !… s’écria-t-il.

Déjà la face du vieillard s’était immobilisée. Il retomba dans ce rêve taciturne, qui le faisait ressembler à un bloc de basalte ; Targ garda pour lui sa pensée.

La foule grossissait aux confins du désert et de l’oasis. Quelques planeurs s’élevèrent, qui venaient du Centre. On était à l’époque où le travail ne sollicitait guère les hommes : il n’y avait qu’à attendre le temps des récoltes. Car aucun insecte, aucun microbe, ne survivaient. Resserrés sur d’étroits domaines, hors desquels toute vie « protoplasmique » était impossible, les aïeux avaient mené une lutte efficace contre les parasites. Même les organismes microscopiques ne purent se maintenir, privés de cet imprévu qui résulte des agglomérations denses, des grands espaces, des transformations et des déplacements perpétuels.

D’ailleurs, maîtres de la distribution de l’eau, les hommes disposaient d’un pouvoir irrésistible contre les êtres qu’ils voulaient détruire. L’absence des anciens animaux domestiques et sauvages, véhicules incessants d’épidémie, avait encore avancé l’heure du triomphe. Maintenant l’homme, les oiseaux et les plantes étaient pour toujours à l’abri des maladies infectieuses.

Leur vie n’en était pas plus longue : beaucoup de microbes bienfaisants ayant disparu avec les autres, les infirmités propres à la machine humaine s’étaient développées, et des maladies nouvelles avaient surgi, maladies que l’on eût pu croire causées par des « microbes minéraux ». Par suite, l’homme retrouvait au-dedans des ennemis analogues à ceux qui le menaçaient au-dehors, et quoique le mariage fût un privilège réservé aux plus aptes, l’organisme atteignait rarement un âge avancé.

Bientôt plusieurs centaines d’hommes se trouvèrent réunis autour du Grand Planétaire. Il n’y avait qu’un faible tumulte ; la tradition du malheur se transmettait depuis trop de générations pour ne pas avoir tari ces réserves d’épouvante et de douleur qui sont la rançon des joies puissantes et des vastes espérances. Les Derniers Hommes avaient une sensibilité restreinte et guère d’imagination.

Toutefois, la foule était inquiète ; quelques visages se crispaient ; ce fut un soulagement lorsqu’un quadragénaire, sautant d’une Motrice, cria :

– Les appareils sismiques ne signalent rien encore… La secousse sera faible.

– De quoi nous inquiétons-nous ? s’écria la femme aux longs yeux. Que pouvons-nous faire et prévoir ? Toutes les mesures sont prises depuis les siècles des siècles ! Nous sommes à la merci de l’inconnu : c’est une affreuse sottise de s’enquérir d’un péril inévitable !

– Non, Hélé, répondit le quadragénaire ; ce n’est pas de la sottise, c’est de la vie. Tant que les hommes auront la force de s’inquiéter, leurs jours auront encore quelque douceur. Après, ils seront morts dès l’heure de leur naissance.

– Qu’il en soit ainsi ! ricana le petit-fils de Dane. Nos joies misérables et nos débiles tristesses valent moins que la mort.

Le quadragénaire secoua la tête. Comme Targ et sa sœur, il avait encore de l’avenir dans son âme et de la force dans sa large poitrine. Son regard clair rencontrant les yeux frais d’Arva, une fine émotion accéléra son souffle.

Cependant, d’autres groupes se rassemblaient aux divers secteurs de la périphérie. Grâce aux ondifères, disposés de mille en mille mètres, ces groupes communiquaient librement.

On pouvait entendre, à volonté, les rumeurs d’un district ou même de toute la population. Cette communion condensait l’âme des foules agissait comme un stimulant énergique. Et il y eut une manière d’exaltation lorsqu’un message de l’oasis des Terres-Rouges vibra dans la conque du Grand Planétaire et se répercuta d’ondifère en ondifère. Il apprenait que, là-bas non seulement les oiseaux, mais les sismographes annonçaient des troubles souterrains. Cette confirmation du péril resserra les groupes.

Manô, le quadragénaire, avait gravi la plate-forme ; Targ et Arva étaient pâles. Et, comme la jeune fille tremblait un peu, le nouveau venu murmura :

– L’étroitesse même des oasis, et leur petit nombre, doivent nous rassurer. La probabilité est bien faible qu’elles se trouvent dans les zones dangereuses.

– D’autant moins le sont-elles, appuya Targ, que c’est leur position même qui, jadis, les a sauvées !

Le petit-fils de Dane avait entendu ; il eut son ricanement sinistre :

– Comme si les zones ne variaient pas de période en période ! D’ailleurs, ne peut-il suffire d’une faible secousse, mais frappant juste, pour tarir les sources ?

Il s’éloigna, plein d’une ironie morne. Targ, Arva et Manô avaient tressailli. Ils demeurèrent une minute taciturnes, puis le quadragénaire reprit :

– Les zones varient avec une extrême lenteur. Depuis deux cents ans, les fortes secousses ont passé au large du désert. Leurs répercussions n’ont pas altéré les sources. Seules, les Terres-Rouges, la Dévastation et l’Occidentale sont voisines des régions dangereuses…

Il considérait Arva avec une admiration douce, où levait la fleur d’amour. Veuf depuis trois ans, il souffrait de sa solitude. Malgré la révolte de son énergie et de sa tendresse, il s’y était résigné. Les lois fixaient avec rigueur le nombre des unions et des naissances.

Mais, depuis quelques semaines, le Conseil des Quinze avait inscrit Manô parmi ceux qui pouvaient refaire une famille : la santé de ses enfants justifiait cette faveur. Et, l’image d’Arva se métamorphosant dans l’âme de Manô, la légende obscure, une fois encore, recevait la lumière.

– Mêlons de l’espoir à nos inquiétudes ! s’exclama-t-il. Est-ce que même aux merveilleuses époques de l’Eau, la mort de chaque homme n’était pas pour lui la fin du monde ? Ceux qui vivent en ce moment sur la terre courent bien moins de risques, individuellement, que nos pères d’avant l’ère radio-active !

Il parlait fermement. Car il avait toujours repoussé cette résignation lugubre qui dévastait ses semblables. Sans doute, un trop long atavisme ne lui permettait de la fuir que par intermittences. Toutefois, il avait plus qu’un autre connu la joie de vivre l’étincelante minute qui passe.

Arva l’écoutait avec faveur, mais Targ ne pouvait pas concevoir qu’on négligeât l’avenir de l’espèce. Si, comme Manô, il lui arrivait d’être brusquement saisi par la volupté fugitive, il y mêlait toujours ce grand rêve du Temps, qui avait mené les ancêtres.

– Je ne puis me désintéresser de notre descendance, riposta-t-il.

Et, tendant la main vers l’immense solitude :

– Que l’existence serait belle si notre règne occupait ces affreux déserts ! Ne songez-vous jamais qu’il y avait là des mers, des lacs, des fleuves…, des plantes innombrables et, avant la période radio-active, des forêts vierges ? Ah ! Manô, des forêts vierges ! … Et, maintenant, une vie obscure dévore notre antique patrimoine ! …

Manô leva doucement les épaules :

– C’est un mal d’y penser, puisque, en dehors des oasis, la terre est aussi inhabitable pour nous, plus peut-être, que Jupiter ou Saturne.

Une rumeur les interrompit ; les têtes se dressèrent, attentives : on vit survenir une nouvelle troupe d’oiseaux. Ils annonçaient que là-bas, à l’ombre des rocs, une jeune fille évanouie était la proie des ferromagnétaux. Et, tandis que deux planeurs s’élevaient sur le désert, la foule songeait aux étranges créatures magnétiques qui se multipliaient sur la planète pendant que déclinait l’humanité. De longues minutes s’écoulèrent ; les planeurs reparurent : l’un d’eux rapportait un corps inerte, en qui tous reconnurent Elma la Nomade. C’était une fille singulière, orpheline, et peu aimée, car elle avait des instincts de rôdeuse, dont la sauvagerie déconcertait ses semblables. Rien ne pouvait l’empêcher, certains jours, de fuir à travers les solitudes…

On l’avait déposée sur la plate-forme du Planétaire ; son visage, mi-enseveli dans les longs cheveux noirs, apparut livide, encore que parsemé de points écarlates.

– Elle est morte ! déclara Manô… Les Autres ont bu sa vie !

– Pauvre petite Elma ! s’écria Targ.

Il la considérait avec pitié et, si passive qu’elle fût, la foule grondait de haine contre les ferromagnétaux.

Mais les résonateurs, clamant des phrases éclatantes, détournèrent l’attention.

« Les sismographes décèlent une secousse brusque dans la zone des Terres-Rouges… »

– Ah ! Ah ! cria la voix plaintive de l’homme trapu.

Aucun écho ne lui répondit. Les visages étaient dirigés vers le Grand Planétaire. La multitude attendait, dans une frissonnante impatience.

– Rien ! s’exclama Manô après deux minutes d’attente… Si les Terres-Rouges avaient été atteintes, nous le saurions déjà…

Un appel strident lui coupa la parole. Et la conque du Grand Planétaire clama :

« Immense secousse… L’oasis entière se soulève… Catas… »

Puis, des sons confus, un entrechoquement sourd…, le silence…

Tous, hypnotisés, attendirent pendant plus d’une minute. Ensuite, la foule eut une rude respiration ; les moins émotifs s’agitèrent.

– C’est un grand désastre ! annonça le vieux Dane.

Personne n’en doutait. Les Terres-Rouges possédaient dix planétaires de grande communication, dirigeables en tous sens. Pour que les dix se tussent, il fallait qu’ils fussent tous déracinés ou que la consternation des habitants fût extraordinaire.

Targ, orientant le transmetteur, darda un appel prolongé. Aucune réponse. Une lourde horreur pesa sur les âmes. Ce n’était pas le trouble ardent des hommes de jadis, c’était une détresse lente, lasse, dissolvante Des liens étroits unissaient les Hautes-Sources et les Terres-Rouges. Depuis cinq mille ans, les deux oasis entretenaient des relations continues, soit par les résonateurs, soit par des visites fréquentes, en planeurs ou en motrices. Trente relais, munis de planétaires, jalonnaient la voie longue de dix-sept cents kilomètres, qui reliait les deux peuplades.

– Il faut attendre ! clama Targ, penché sur la plate-forme. Si l’affolement empêche nos amis de répondre, ils ne sauraient tarder à reprendre leur sang-froid.

Mais personne ne croyait que les hommes des Terres-Rouges fussent capables d’un tel affolement ; leur race était moins émotive encore que celle des Hautes-Sources : capable de tristesse, elle ne l’était guère d’épouvante.

Targ, lisant l’incrédulité sur tous les visages, reprit :

– Si leurs appareils sont détruits, avant un quart d’heure des messagers peuvent atteindre le premier relais…

– À moins, objecta Hélé, que les planeurs ne soient endommagés… Quant aux motrices, il est improbable qu’elles franchissent, avant quelque temps, une enceinte en décombres.

Cependant, la population tout entière se portait vers la zone méridionale. En quelques minutes, les planeurs et les motrices versèrent des milliers d’hommes et de femmes vers le Grand Planétaire. Les rumeurs montaient, comme de longs souffles, entrecoupées de silences. Et les membres du Conseil des Quinze, interprétateurs des lois et juges des actes unanimes, se rassemblèrent sur la plate-forme. On reconnaissait le visage triangulaire, la rude chevelure blanc de sel de la vieille Bamar, et la tête bosselée d’Oural, son mari, dont soixante-dix ans de vie n’avaient pu pâlir la barbe fauve. Ils étaient laids, mais vénérables, et leur autorité était grande car ils avaient donné une descendance sans tare.

Bamar, s’assurant que le Planétaire était bien orienté, envoya à son tour quelques ondes. Devant le silence du récepteur, son visage s’assombrit encore.

– Jusqu’à présent, la Dévastation est sauve ! murmura Oural…, et les sismographes n’annoncent aucune secousse dans les autres zones humaines.

Soudain, un bruissement d’appel strida et, tandis que la multitude se dressait, hypnotique, on entendit gronder le Grand Planétaire :

« Du premier relais des Terres-Rouges. Deux secousses puissantes ont soulevé l’oasis. Le nombre des morts et des blessés est considérable ; les récoltes sont anéanties ; les eaux semblent menacées. Des planeurs partent pour les Hautes-Sources… »

Ce fut une ruée. Les hommes, les planeurs et les motrices surgissaient par torrents. Une excitation inconnue depuis des siècles soulevait les âmes résignées : la pitié, la crainte et l’inquiétude rajeunissaient cette multitude du Dernier-Âge.

Le Conseil des Quinze délibérait, tandis que Targ, tout tremblant, répondait au message des Terres-Rouges et annonçait le départ prochain d’une délégation.

Aux heures tragiques, les trois oasis sœurs – Terres-Rouges, Hautes-Sources, la Dévastation – se devaient des secours. Omal, qui avait une connaissance parfaite de la tradition, déclara :

– Nous avons des provisions pour cinq ans. Le quart peut être réclamé par les Terres-Rouges… Nous sommes aussi tenus de recueillir deux mille réfugiés, si c’est inévitable. Mais ils n’auront que des rations réduites et il leur sera interdit de s’accroître. Nous-mêmes devrons limiter nos familles, car il faut, avant quinze ans, ramener la population au chiffre traditionnel…

Le Conseil approuva ce rappel aux lois, puis Bamar cria vers la foule :

– Le Conseil va nommer ceux qui partiront pour les Terres-Rouges. Il n’y en aura pas plus de neuf. D’autres seront envoyés lorsque nous connaîtrons les besoins de nos frères.

– Je demande à partir, supplia le veilleur.

– Et moi ! ajouta vivement Arva.

Les yeux de Manô étincelèrent :

– Si le Conseil le veut, je serai aussi parmi les envoyés.

Omal leur jeta un regard favorable. Car il avait jadis, comme eux, connu ces mouvements spontanés, si rares parmi les Derniers Hommes.

À part Amat, adolescent frêle, la foule attendait passivement la décision du Conseil. Soumises aux règles millénaires, accoutumées à une existence monotone, que troublaient seuls les météores, les peuplades avaient perdu le goût de l’initiative. Résignées, patientes, douées d’un grand courage passif, rien ne les excitait aux aventures. Les déserts énormes qui les enveloppaient, vides de toute ressource humaine, pesaient sur leurs actes comme sur leurs pensées.

Rien ne s’oppose au départ de Targ, d’Arva et de Manô, remarqua la vieille Bamar… Mais la route est longue pour Amat. Que le Conseil décide.

Tandis que le Conseil délibérait, Targ contemplait l’étendue sinistre. Une douleur amère l’accablait. Le désastre des Terres-Rouges pesait sur lui plus pesamment que sur ses frères. Car leurs espoirs ne portaient que sur la lenteur des finales déchéances, tandis qu’il s’obstinait à rêver des métamorphoses heureuses. Et les circonstances confirmaient amèrement la Tradition.

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