la-fin-du-monde.fr

Suivez la fin du monde en direct

La mort de la terre #4

FeuilletonsPosté par le 7/17/10 • Classé dans Feuilletons

La mort de la terre #4II. Vers les Terres-Rouges (fin)

Actuellement, ses énergies obscures favorisent le règne ferromagnétique. On ne peut pas dire que les ferromagnétaux aient participé à notre destruction ; tout au plus ont-ils aidé à l’anéantissement, fatal après tout, des oiseaux sauvages. Encore que leur apparition remonte à une époque lointaine, les nouveaux êtres ont peu évolué. Leurs mouvements sont d’une surprenante lenteur ; les plus agiles ne peuvent parcourir un décamètre par heure ; et les enceintes de fer vierge des oasis, plaquées de bismuth, sont pour eux un obstacle infranchissable. Il leur faudrait, pour nous nuire immédiatement, faire un saut évolutif sans rapport avec leur développement antérieur.

La mort de la terre #4

On commença à percevoir l’existence du règne ferromagnétique au déclin de l’âge radioactif. C’étaient de bizarres taches violettes sur les fers humains, c’est-à-dire sur les fers et les composés des fers qui ont été modifiés par l’usage industriel. Le phénomène n’apparut que sur des produits qui avaient maintes fois resservi : jamais l’on ne découvrit de taches ferromagnétiques sur des fers sauvages. Le nouveau règne n’a donc pu naître que grâce au milieu humain. Ce fait capital a beaucoup préoccupé nos aïeux. Peut-être fûmes-nous dans une situation analogue vis-à-vis d’une vie antérieure qui, à son déclin, permit l’éclosion de la vie protoplasmique.

Quoi qu’il en soit, l’humanité a constaté de bonne heure l’existence des ferromagnétaux. Lorsque les savants eurent décrit leurs manifestations rudimentaires, on ne douta pas que ce fussent des êtres organisés. Leur composition est singulière. Elle n’admet qu’une seule substance : le fer. Si d’autres corps, en quantité très petite, s’y trouvent parfois mêlés, c’est en tant qu’impuretés, nuisibles au développement ferromagnétique ; l’organisme s’en débarrasse, à moins qu’il ne soit très affaibli ou atteint de quelque maladie mystérieuse. La structure du fer, à l’état vivant, est fort variée : fer fibreux, fer granulé, fer mou, fer dur, etc. L’ensemble est plastique et ne comporte aucun liquide. Mais ce qui caractérise surtout les nouveaux organismes, c’est une extrême complication et une instabilité continuelle de l’état magnétique. Cette instabilité et cette complication sont telles que les chercheurs les plus opiniâtres ont dû renoncer à y appliquer, non pas même des lois, mais seulement des règles approximatives. C’est vraisemblablement là qu’il faut voir la manifestation dominante de la vie ferromagnétique. Lorsqu’une conscience supérieure se décèlera dans le nouveau règne, je pense qu’elle reflétera surtout cet étrange phénomène ou, plutôt, qu’elle en sera l’épanouissement. En attendant, si la conscience des ferromagnétaux existe, elle est encore élémentaire. Ils sont à la période où le soin de la multiplication domine tout. Néanmoins, ils ont déjà subi quelques transformations importantes. Les écrivains de l’âge radioactif nous font voir chaque individu composé de trois groupes, avec tendance marquée, dans chaque groupe, à la forme hélicoïde. Ils ne peuvent, à cette époque, parcourir plus de cinq ou six centimètres par vingt-quatre heures ; lorsqu’on déforme leurs agglomérations, ils mettent plusieurs semaines à les reformer. Actuellement, comme on l’a dit, ils arrivent à franchir deux mètres par heure. De plus, ils comportent des agglomérations de trois, cinq, sept et même neuf groupes, la forme des groupes revêtant une grande variété. Un groupe, composé d’un nombre considérable de corpuscules ferromagnétiques, ne peut subsister solitaire : il faut qu’il soit complété par deux, par quatre, six ou huit autres groupes. Une série de groupes comporte, évidemment, des séries énergétiques, sans qu’on puisse dire de quelle façon. À partir de l’agglomération par sept, le ferromagnétal dépérit si l’on supprime un des groupes.

En revanche, une série ternaire peut se reformer à l’aide d’un seul groupe, et une série quinquennaire à l’aide de trois groupes. La reconstitution d’une série mutilée ressemble beaucoup à la genèse des ferromagnétaux ; cette genèse garde pour l’homme un caractère profondément énigmatique. Elle s’opère à distance. Lorsqu’un ferromagnétal prend naissance, on constate invariablement la présence de plusieurs autres ferromagnétaux. Selon les espèces, la formation d’un individu prend de six heures à dix jours ; elle semble exclusivement due à des phénomènes d’induction. La reconstitution d’un ferromagnétal lésé s’opère à l’aide de procédés analogues.

Actuellement, la présence des ferromagnétaux est à peu près inoffensive. Il en serait sans doute différemment si l’humanité s’étendait.

En même temps qu’ils songeaient à combattre les ferromagnétaux, nos ancêtres cherchèrent quelque méthode pour faire tourner leur activité à l’avantage de notre espèce. Rien ne semblait s’opposer, par exemple, à ce que la substance des ferromagnétaux servît aux usages industriels. S’il en était ainsi, il suffirait de protéger les machines (ce qui paraît, jadis, avoir été réalisé sans trop de frais) d’une manière analogue à celle dont nous préservons nos oasis… Cette solution, en apparence élégante, a été tentée. Les annales anciennes rapportent qu’elle échoua. Le fer transformé par la vie nouvelle se montre réfractaire à tout usage humain. Sa structure et son magnétisme si variés en font une substance qui ne se prête à aucune combinaison ni à aucun travail orienté. Sans doute, cette structure semble s’uniformiser et le magnétisme disparaître aux approches de la température de fusion (et, a fortiori, lors de la fusion même) ; mais, lorsqu’on laisse le métal se refroidir ; les propriétés nuisibles reparaissent.

En outre, l’homme ne peut séjourner longtemps dans les contrées ferromagnétiques de quelque importance. En peu d’heures, il s’anémie. Après un jour et une nuit, il se trouve dans un état d’extrême faiblesse. Il ne tarde pas à s’évanouir ; s’il n’est pas secouru, il succombe.

On n’ignore pas la raison immédiate de ces faits : le voisinage des ferromagnétaux tend à nous enlever nos globules rouges. Ces globules, presque réduits à l’état d’hémoglobine pure, s’accumulent à la surface de l’épiderme et sont, ensuite, attirés vers les ferromagnétaux qui les décomposent et semblent se les assimiler.

Diverses causes peuvent contrebalancer ou retarder le phénomène. Il suffit de marcher pour n’avoir rien à craindre ; à plus forte raison suffit-il de circuler en motrice. Si l’on se vêt d’un tissu en fibres de bismuth, on peut braver l’influence ennemie pendant deux jours au moins ; elle s’affaiblit si l’on se couche la tête au Nord ; elle s’atténue spontanément lorsque le soleil est près du méridien.

Bien entendu, lorsque le nombre des ferromagnétaux décroît, le phénomène est de moins en moins intense ; un moment vient où il s’annule, car l’organisme humain ne se laisse pas faire sans résistance. Enfin, l’action ferromagnétique diminue d’abord selon la courbe des distances, et devient insensible à plus de dix mètres.

On conçoit que la disparition des ferromagnétaux parût nécessaire à nos ancêtres. Ils entreprirent la lutte avec méthode. À l’époque où débutèrent les grandes catastrophes, cette lutte exigea de lourds sacrifices une sélection s’était opérée parmi les ferromagnétaux ; il fallait user d’énergies immenses pour refréner leur pullulation.

Les remaniements planétaires qui suivirent donnèrent l’avantage au nouveau règne ; par compensation, sa présence devenait moins inquiétante, car la quantité de métal nécessaire à l’industrie décroissait périodiquement et les désordres sismiques faisaient affleurer, en grandes masses, des minerais de fer natif, intangible aux envahisseurs. Aussi, la lutte contre ceux-ci se ralentit-elle au point de devenir négligeable. Qu’importait le péril organique au prix de l’immense péril sidéral ?…

Présentement, les ferromagnétaux ne nous inquiètent guère. Avec nos enceintes d’hématite rouge, de limonite ou de fer spathique, revêtues de bismuth, nous nous croyons inexpugnables. Mais si quelque révolution improbable ramenait l’eau près de la surface, le nouveau règne opposerait des obstacles incalculables au développement humain, du moins à un développement de quelque envergure.

Targ jeta un long regard sur la plaine : partout il apercevait la teinte violette et les formes sinusoïdales particulières aux agglomérats ferromagnétiques.

– Oui, murmurait-il…, si l’humanité reprenait quelque envergure, il faudrait recommencer le travail des ancêtres. Il faudrait détruire l’ennemi ou l’utiliser. Je crains que sa destruction ne soit impossible : un nouveau règne doit porter en soi des éléments de succès qui défient les prévisions et les énergies d’un règne vieilli. Au rebours, pourquoi ne trouverait-on pas une méthode qui permettrait aux deux règnes de coexister, de s’entraider même ? Oui, pourquoi pas ?… puisque le monde ferromagnétique tire son origine de notre industrie ? N’y a-t-il pas là l’indice d’une compatibilité profonde ?

Puis, portant ses yeux vers les grands pics de l’Occident :

– Hélas ! mes rêves sont ridicules. Et pourtant…, pourtant ! Ne m’aident-ils pas à vivre ?… Ne me donnent-ils pas un peu de ce jeune bonheur qui a fui pour toujours l’âme des hommes ?

Il se dressa, avec un petit choc au cœur : là-bas, dans l’échancrure du mont des Ombres, trois grands planeurs blancs venaient d’apparaître.

Source : Wikisource

Laisser un commentaire

IMPORTANT: la modération des commentaires est active et peut différer votre commentaire. Il n'y a aucun besoin de re-poster votre commentaire.