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La mort de la terre #3

FeuilletonsPosté par le 7/14/10 • Classé dans Feuilletons

La mort de la terre #3II. Vers les Terres-Rouges

Les neuf planeurs volaient vers les Terres-Rouges. Ils ne s’écartaient guère des deux routes que, depuis cent siècles, suivaient les motrices. Les ancêtres avaient construit de grands refuges en fer vierge, avec résonateur planétaire, et de nombreux relais, moins importants. Les deux routes étaient bien entretenues. Comme les motrices y passaient rarement et que leurs roues étaient munies de fibres minérales, très élastiques ; comme, par ailleurs, les hommes des deux oasis savaient encore se servir partiellement des énergies énormes qu’avaient captées leurs ascendants, l’entretien exigeait plus de surveillance que de travail. Les ferromagnétaux ne s’y montraient guère et n’y faisaient que des dégâts insignifiants ; un piéton aurait pu y marcher une journée entière sans presque ressentir d’influence nocive ; mais il n’aurait pas été prudent de faire des haltes trop longues ni surtout de s’y endormir : bien des malades y avaient perdu comme Elma tous leurs globules rouges et y étaient morts d’anémie.

La mort de la terre #3

Les Neuf ne couraient aucun péril : chacun dirigeait un planeur léger qui, du reste, eût pu emporter quatre hommes. Alors même qu’un accident surviendrait aux deux tiers des appareils, l’expédition ne serait pas compromise.

Doués d’une élasticité presque parfaite, les planeurs étaient construits pour résister aux chocs les plus rudes et pour braver l’ouragan.

Manô avait pris la tête. Targ et Aria sillaient presque de conserve. L’agitation du jeune homme ne cessait de s’accroître. Et l’histoire des grandes catastrophes, fidèlement transmise de génération en génération hantait sa mémoire.

Depuis cinq cents siècles, les hommes n’occupaient plus, sur la planète que des îlots dérisoires. L’ombre de la déchéance avait de loin précédé les catastrophes. À des époques fort anciennes, aux premiers siècles de l’ère radio-active, on signale déjà la décroissance des eaux : maints savants prédisent que l’Humanité périra par la sécheresse. Mais quel effet ces prédictions pouvaient-elles produire sur des peuples qui voyaient des glaciers couvrir leurs montagnes, des rivières sans nombre arroser leurs sites, d’immenses mers battre leurs continents ? Pourtant, l’eau décroissait lentement, sûrement, absorbée par la terre et volatilisée dans le firmament [1] Puis, vinrent les fortes catastrophes. On vit d’extraordinaires remaniements du sol ; parfois, des tremblements de terre, en un seul jour détruisaient dix ou vingt villes et des centaines de villages : de nouvelles chaînes de montagnes se formèrent, deux fois plus hautes que les antiques massifs des Alpes, des Andes ou de l’Himalaya ; l’eau tarissait de siècle en siècle. Ces énormes phénomènes s’aggravèrent encore. À la surface du soleil, des métamorphoses se décelaient qui, d’après des lois mal élucidées, retentirent sur notre pauvre globe. Il y eut un lamentable enchaînement de catastrophes : d’une part, elles haussèrent les hautes montagnes jusqu’à vingt-cinq et trente mille mètres ; d’autre part, elles firent disparaître d’immenses quantités d’eau.

On rapporte que, au début de ces révolutions sidérales, la population humaine avait atteint le chiffre de vingt-trois milliards d’individus. Cette masse disposait d’énergies démesurées. Elle les tirait des protoatomes (comme nous le faisons encore, quoique imparfaitement, nous-mêmes) et ne s’inquiétait guère de la fuite des eaux, tellement elle avait perfectionné les artifices de la culture et de la nutrition. Même, elle se flattait de vivre prochainement de produits organiques élaborés par les chimistes. Plusieurs fois, ce vieux rêve parut réalisé : chaque fois, d’étranges maladies ou des dégénérescences rapides décimèrent les groupes soumis aux expériences. Il fallut s’en tenir aux aliments qui nourrissaient l’homme depuis les premiers ancêtres. À la vérité, ces aliments subissaient de subtiles métamorphoses, tant du fait de l’élevage et de l’agriculture que du fait des manipulations savantes. Des rations réduites suffisaient à l’entretien d’un homme ; et les organes digestifs avaient accusé, en moins de cent siècles, une diminution notable, tandis que l’appareil respiratoire s’accroissait en raison directe de la raréfaction de l’atmosphère.

Les dernières bêtes sauvages disparurent ; les animaux comestibles, par comparaison à leurs ascendants, étaient de véritables zoophytes, des masses ovoïdes et hideuses, aux membres transformés en moignons, aux mâchoires atrophiées par le gavage. Seules, quelques espèces d’oiseaux échappèrent à la dégradation et prirent un merveilleux développement intellectuel.

Leur douceur, leur beauté et leur charme croissaient d’âge en âge. Ils rendaient des services imprévus, à cause de leur instinct, plus délicat que celui de leurs maîtres, et ces services étaient particulièrement appréciés dans les laboratoires.

Les hommes de cette puissante époque connurent une existence inquiète. La poésie magnifique et mystérieuse était morte. Plus de vie sauvage, plus même ces immenses étendues presque libres : les bois, les landes, les marais, les steppes, les jachères de la période radio-active. Le suicide finissait par être la plus redoutable maladie de l’espèce.

En quinze millénaires, la population terrestre descendit de vingt-trois à quatre milliards d’âmes ; les mers, réparties dans les abîmes, n’occupaient plus que le quart de la surface ; les grands fleuves et les grands lacs avaient disparus ; les monts pullulaient, immenses et funèbres. Ainsi la planète sauvage reparaissait, – mais nue !

L’homme, cependant, luttait éperdument. Il s’était flatté, s’il ne pouvait vivre sans eau, de fabriquer celle dont il aurait besoin pour ses usages domestiques et agricoles ; mais les matériaux utiles devenaient rares, sinon à des profondeurs qui rendaient leur exploitation dérisoire. Il fallut se rabattre sur des procédés de conservation, sur des moyens ingénieux pour ménager l’écoulement et pour tirer le maximum d’effet du fluide nourricier.

Les animaux domestiques périrent, incapables de s’habituer aux nouvelles conditions vitales : en vain tenta-t-on de refaire des espèces plus rustiques ; une dégradation deux cent fois millénaire avait tari l’énergie évolutive. Seuls les oiseaux et les plantes résistaient. Celles-ci reprirent quelques formes ancestrales ; ceux-là s’adaptèrent au milieu : beaucoup redevenant sauvages, construisirent leurs aires à des hauteurs où l’homme pouvait d’autant moins les poursuivre que la raréfaction de l’air, quoique bien moindre, accompagnait celle de l’eau. Ils vécurent de déprédations et déployèrent une ruse si raffinée qu’on ne put les empêcher de se maintenir. Quant à ceux qui demeuraient parmi nos ancêtres, leur sort fut d’abord épouvantable. On tenta de les avilir à l’état de bêtes comestibles. Mais leur conscience était devenue trop lucide ; ils luttèrent affreusement pour échapper à leur sort. Il y eut des scènes aussi hideuses que ces épisodes des temps primitifs où l’homme mangeait l’homme où des peuples entiers étaient réduits en servitude. L’horreur pénétra les âmes, peu à peu on cessa de brutaliser les compagnons de planète et de s’en repaître.

D’ailleurs, les phénomènes sismiques continuaient à remanier les terres et à détruire les villes. Après trente mille ans de lutte, nos ancêtres comprirent que le minéral, vaincu pendant des millions d’années par la plante et la bête, prenait une revanche définitive. Il y eut une période de désespoir qui ramena la population à trois cents millions d’hommes tandis que les mers se réduisaient au dixième de la surface terrestre. Trois ou quatre mille ans de répit firent renaître quelque optimisme. L’humanité entreprit de prodigieux travaux de préservation : la lutte contre les oiseaux cessa ; on se borna à les mettre dans des conditions qui ne permettaient pas qu’ils se multipliassent, on tira d’eux de précieux services.

Puis, les catastrophes reprirent. Les terres habitables se rétrécirent encore. Et, il y a environ trente mille ans, eurent lieu les remaniements suprêmes : l’humanité se trouva réduite à quelques territoires disséminés sur la terre, redevenue vaste et formidable comme aux premiers âges ; en dehors des oasis, il devenait impossible de se procurer l’eau nécessaire à la vie.

Depuis, une accalmie relative s’est produite. Quoique l’eau que nous fournissent les puits creusés dans l’abîme ait encore décru, que la population se soit réduite d’un tiers, que deux oasis aient dû être abandonnées, l’humanité se maintient : sans doute se maintiendra-t-elle pendant cinquante ou cent mille ans encore… Son industrie a immensément décru. Des énergies qu’utilisait notre espèce en sa force, l’homme des oasis ne peut plus employer qu’une faible partie. Les appareils de communication et les appareils de travail sont devenus moins complexes ; depuis bien des millénaires, il a fallu renoncer aux spiraloïdes qui transportaient les ancêtres à travers l’étendue avec une vitesse dix fois plus grande que celle de nos planeurs.

L’homme vit dans un état de résignation douce, triste et très passive. L’esprit de création s’est éteint ; il ne se réveille, par atavisme, que dans quelques individus. De sélection en sélection, la race a acquis un esprit d’obéissance automatique, et par là parfaite, aux lois désormais immuables. La passion est rare, le crime nul. Une sorte de religion est née, sans culte, sans rites : la crainte et le respect du minéral. Les Derniers Hommes attribuent à la planète une volonté lente et irrésistible. D’abord favorable aux règnes qui naissent d’elle, la terre leur laisse prendre une grande puissance. L’heure mystérieuse où elle les condamne est aussi celle où elle favorise des règnes nouveaux.

Source : Wikisource

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