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Pourquoi croit-on en la fin du monde ?

LivresPosté par le 4/06/10 • Classé dans Livres

Pourquoi croit on en la fin du monde ?

Une interview de Milena Jugel, Doctorante au Laboratoire de Psychologie de l’Université Victor Segalen Bordeaux 2

Il y a quelques semaines, j’ai relayé la demande de réponse à un questionnaire d’une jeune chercheuse en psychologie sociale qui effectuait une recherche sur la fin du monde et l’origine des croyances apocalyptiques. Celle-ci a bien voulu se prêter au jeu de l’interview et répondre à quelques questions sur sa discipline et l’objet de sa recherche. Son enquête étant à son début, j’espère que nous aurons l’occasion de pouvoir suivre l’avancée de ses travaux dans le futur.

  • Lfdm.fr : C’est quoi la psychologie sociale ? (la-fin-du-monde.fr a interviewé récemment Wiktor Stoczkowski – Chercheur au Laboratoire d’anthropologie sociale de l’EHESS, quelle est la différence entre les deux disciplines ?)

Milena Jugel : La psychologie sociale, c’est l’étude de l’être humain en tant qu’il est toujours inclus dans un groupe et entouré d’autrui, que cet autrui soit réel ou imaginaire. Elle étudie les interactions entre les individus, les appartenances groupales, les croyances, les idéologies, les normes sociales, mais aussi la manipulation comportementale et les processus socio-cognitifs, comme la dissonance cognitive et le fait de s’engager dans tel ou tel comportement. Cette discipline est un croisement entre la psychologie et la sociologie, et elle se refuse d’appartenir entièrement à l’une ou entièrement à l’autre, ce qui fait qu’elle s’intéresse à des processus humains et sociaux très larges et s’inscrit dans beaucoup de courants de recherche et de pratiques sociales et organisationnelles.

La différence avec d’autres disciplines comme par exemple l’anthropologie sociale, est, je pense le dire sans me tromper, son attachement à la validation de ses hypothèses par des tests statistiques, ce qui fait qu’elle se rapproche un peu plus d’une science, mais malheureusement, qu’elle ne peut pas s’intéresser à des processus très globaux dans une même expérience, mais tend à étudier les concepts un à un.

Des expériences célèbres peuvent expliquer ce point de vue : celle de Milgram, sur la soumission à l’autorité, où les chercheurs se sont aperçus que l’homme était capable d’envoyer des décharges mortelles à un individu simplement parce qu’une autorité lui avait demandé (les variations dans cette soumission sont plus détaillées, mais je n’ai pas le temps de les exposer ici), ou encore celle de Festinger en 1956, qui s’est intégré dans une secte millénariste et a observé le comportement des croyants avant, pendant, et après la date fatidique de leur fin du monde…qui avait lieu un 21 décembre.

Pourquoi croit on en la fin du monde ?

L’expérience de Milgram en 1963 et la une de Libé sur Zone Xtrême

  • Lfdm.fr : Quel est l’objet de votre étude ?

MJ : De tout temps les prophéties apocalyptiques ont eu du succès dans le monde entier, repoussant encore et encore les dates de fin du monde. Ce phénomène m’intrigue, d’autant que dans ma discipline, en psychologie sociale, un auteur, Festinger, a travaillé sur le phénomène de « dissonance cognitive » que suppose ce genre de prédictions lorsque la fin du monde n’arrive finalement pas. Ainsi lorsque l’on reçoit une « annulation » de fin du monde, et bien on préfère la reporter pour un peu plus tard, le fait d’avoir été engagé dans cette croyance et de se rendre compte de son inefficacité étant trop désagréable pour les personnes croyantes. Ainsi, l’être humain est capable de trouver des « moyens » pour maintenir sa croyance, au prix de détournements psychiques assez importants (c’est ce que la théorie de la dissonance cognitive appelle la « rationalisation »). Cependant, aucune étude n’a encore été faite sur l’origine des croyances apocalyptiques, en psychologie sociale, du moins à ma connaissance, et de même, aucune étude n’a été faite en psychologie de manière générale, ou alors simplement pour démontrer que ceux qui croyaient en ces fins du monde avaient des traits psychotiques et paranoïaques. Si j’ai réussi à expliquer clairement ce qu’était ma discipline, vous comprendrez que cette approche ne me séduit guère. Au départ je comptais travailler sur la croyance en la fin du monde en 2012, mais à mon grand désarroi, et pour le bonheur peut-être des institutions françaises, très peu de personnes en France croient en cette prédiction, elle se retrouve dans beaucoup de pays, mais pas dans celui-ci.

Alors, j’ai décentré mon travail avec les croyances en la fin du monde de manière générale, et les liens qu’elles peuvent entretenir avec d’autres croyances. En effet, la question principale est : « Pourquoi croit-on en la fin du monde ? », mais surtout, « Comment y croit-on ? ». Est-ce que les différentes formes de ces croyances peuvent être liées aux manières dont les personnes voient leur vie et le monde, la justice dans le monde, leur environnement ? En effet, l’ont peut dire que beaucoup de personnes croient en une fin du monde, un jour, demain, dans plusieurs années, mais qu’attendent-elles ? Est-ce un monde nouveau, un monde meilleur, ou l’absence totale de vie ? Les croyances de ce type avancent souvent un « éternel recommencement », cependant d’autres formes de croyances postulent une fin pure et simple. Alors pourquoi préfère-t-on telle ou telle forme de fin du monde ?

Le concept central que je souhaite utiliser dans cette étude est celui de croyance en un monde juste, qui repose sur l’assertion suivante : « Chacun mérite ce qui lui arrive et il lui arrive ce qu’il mérite  », autrement dit, les choses que l’on vit ne sont dues qu’à nous-mêmes. Cette croyance a souvent été mise en lien avec les croyances religieuses, avec l’idée que les mauvaises actions sont punies, et les bonnes actions sont récompensées. Lerner, le « créateur » de ce concept (voir son ouvrage « Belief in a just world » en 1980) explique que toutes les personnes ont besoin de croire en un monde juste, à des degrés plus ou moins forts. Cette croyance permet de percevoir le monde comme prédictible, contrôlable, et comme son nom l’indique, juste, ce qui fait que l’on ne se sent pas en danger permanent face aux évènements de la vie quotidienne, qu’on les vive ou qu’on y assiste.

Le lien entre cette croyance et les croyances en la fin du monde est donc le suivant : comment croire en la fin du monde tout en préservant sa croyance en un monde juste, comment est-ce possible de concevoir que le monde se finira un jour tout en gardant l’illusion que le monde, son monde, est contrôlable ? De même, de quelle manière la croyance en un monde juste modifie les formes de croyances en la fin du monde ? Nous avons vu que religion et croyance en un monde juste étaient corrélées, et que la religion était la principale source de la représentation selon laquelle la fin du monde n’est que le point précédent le recommencement de la terre, l’éternel recommencement. Cependant, il est possible que cet éternel recommencement soit aussi soutenu, même inconsciemment, par des personnes non religieuses, mais qui aurait un fort score de croyance en un monde juste. Car comment est-ce donc possible de penser que les meilleurs ne seront pas récompensés et les pires ne seront pas punis lors d’une fin du monde éventuelle ?

Ce travail n’en est qu’à ses débuts, mais nous espérons trouver des résultats qui permettraient d’en savoir un peu plus sur ces croyances. En espérant que nous aurons le temps de finir cette étude avant 2012 !

Pourquoi croit on en la fin du monde ?

Dissonance cognitive ? / Melvin J. Lerner – The Belief in a Just World

  • Lfdm.fr : « mais à mon grand désarroi, et pour le bonheur peut-être des institutions françaises, très peu de personnes en France croient en en la fin du monde en 2012« . Quelles sont les raisons, à votre avis, qui expliquent cette « exception » française ?

MJ : Très bonne question. Il existe probablement de nombreuses raisons à cela, et je précise tout de suite que je ne vais donner que deux raisons, celles sur lesquelles je peux argumenter, mais il en existe d’autres.

La première raison tient à mon avis au fait que la France contient moins de croyants religieux, comparés à d’autres pays. La deuxième tient au fait qu’elle est plus « dispersée » par rapport à son patriotisme.

Prenons comme contre-exemple les États-Unis, nation en de nombreux points comparables à la nôtre, mais qui se différencie sur la religion et sur le patriotisme. J’ai évoqué précédemment les liens entre religion et croyances en la fin du monde, et plus précisément la croyance au jugement dernier. Nous savons que les Américains du Nord sont plus croyants, et basent même parfois les discours politiques sur les doctrines chrétiennes. Et nous savons aussi que ce sont les principaux producteurs des films évoquant la fin du monde. Or les fins du monde évoquées dans ces films (la plupart du temps en tout cas) sont des fins du monde partielles, avec chaque fois un recommencement de l’humanité, ou un évitement pur et simple du cataclysme. Une manière de confirmer la croyance selon laquelle le jugement dernier se produira ; pour les fins du monde « partielles », ceux qui survivent sont les héros du film, accompagnés souvent d’enfants (représentant la pureté et le recommencement), et ayant gagné leur survie à force de persévérance et d’actes d’altruisme très marqués (par exemple, sauver de parfaits inconnus au péril de leur vie). Si l’ont fait le lien avec la croyance en un monde juste, ce sont bien ceux qui l’ont mérité qui ont survécu, ceux qui ne l’ont pas mérité meurent ou apprennent une leçon capitale et deviennent « bons » et « se repentent ». À propos maintenant des fins du monde « évitées », il y a à mon avis un parallèle à faire avec le patriotisme. Dans ces films ceux qui sont visés sont ceux qui évitent la fin du monde, et renforcent du même coup le patriotisme ambiant. Ce genre d’image ne serait absolument pas possible en France, le patriotisme étant quasi-inexistant, voire tourné au ridicule. Ici c’est l’attachement à la nation qui est mis en cause et renforcé par l’évitement de sa destruction. Pas de patriotisme en France, donc pas ce besoin de le maintenir et de montrer que cette nation est capable de résister à des attaques diverses.

En fait, il serait intéressant de comparer la France et les États-Unis sur ces points, leur projetant trois films différents, l’un montrant une fin du monde partielle, l’autre montrant une fin du monde évitée, et l’autre, une fin du monde totale…

Pourquoi croit on en la fin du monde ?

Patriotisme – la dernière image de « I’m legend »

  • Lfdm.fr : Pour revenir sur votre concept du « monde juste », vous le décrivez comme assez universel, mais néanmoins corrélé avec les croyances religieuses. Cela semble assez évident pour le Christianisme (le jugement dernier…), mais toutes les religions reposent-elles également sur ce système

MJ : Le « jugement dernier » du christianisme peut être mis en parallèle avec le « jour du seigneur » du judaïsme (par exemple : « Oui, il arrive implacable, le jour du Seigneur, jour d’emportement et de violente colère, qui réduira la terre en solitude et en exterminera les criminels. » Isaïe 19.9) et le « jour du jugement » pour l’islam (par exemple : « Et c’est de Lui que je convoite le pardon de mes fautes le Jour de la Rétribution. » 26e sourate).

Que dire de plus ? Chaque religion monothéiste semble avoir un jugement dernier, un jour où « justice sera faite », justifiant du même coup le dévouement de chaque croyant et donnant une lueur d’espoir à ceux qui ont subi des injustices mais qui se considèrent pourtant comme « bons »…une « justice finale », donc, l’une des facettes de la croyance en un monde juste.

  • Pouvez-vous nous décrire le type de méthodologie que vous mettez en place pour valider vos hypothèses ?

MJ : Question bien précise à ce stade de l’étude, mais je vais essayer d’y répondre. Je suis actuellement en train de repérer les liens entre croyance en un monde juste, religion, et croyance en la fin du monde, tout cela par questionnaire. J’essaie d’interroger un nombre important de personnes pour que les résultats soient valides et traitables statistiquement, et de même, j’essaie d’interroger des personnes de religions différentes, d’âges différents, de professions différentes. Concernant la croyance en un monde juste, j’utilise deux sous-dimensions, la croyance en un monde juste pour soi ( »je pense qu’en général je mérite ce qui m’arrive »), et celle pour les autres ( »je pense qu’en général les personnes méritent ce qui leur arrive »), pour voir s’il existe des différences si l’on se situe dans l’une ou l’autre de ces dimensions. Le seul outil validé (dans des études précédentes) est celui mesurant la croyance en un monde juste, comme je l’ai dit, les croyances en la fin du monde n’ont pas encore étudiées en psychologie et la construction d’outil méthodologique est une phase qui prend du temps. J’ai eu aussi le temps de m’apercevoir qu’il était très difficile d’aborder ce sujet, en tout cas en France (cf. question précédente) car « croyance en la fin du monde » fait référence, dans l’esprit de nombreuses personnes, aux sectes de manière générale, et aux témoins de Jéhovah en particulier.

Dans une deuxième phase, j’aimerais observer ce qui peut faire varier ces croyances ; ce sera donc une phase expérimentale, où l’on verra immédiatement si les manipulations effectuées influent sur les croyances. Par exemple, je compte faire varier le degré de contrôle de la personne sur son environnement (on sait que le contrôle est impliqué dans la croyance en un monde juste) ou encore la menace de fin du monde (ici aussi l’idée de contrôle est présente). Une idée serait par exemple de montrer trois scénarios différents de fins du monde, comme je l’ai dit plus haut : une fin du monde partielle, une fin du monde évitée, et enfin une fin du monde totale. Le concept de « réactance » explique que lorsqu’un sujet est menacé dans l’une de ses croyances, il a tendance à la renforcer. Si l’on présente une fin du monde totale à un individu qui croit fortement en un monde juste, il est possible que sa croyance en la justice du monde soit renforcée…mais ce ne sont là que des ébauches d’hypothèses…

En tout cas, une chose est sûre : la psychologie sociale est en général pluri-méthodologique, se servant à la fois de questionnaires mesurant l’attitude et les croyances des personnes, et d’expérimentations, qui peuvent s’approcher d’un lien de cause à effet (s’en approcher seulement, bien sûr) ; ces deux méthodologies se complètent et permettent d’affiner les résultats obtenus, avec un va-et-vient constant entre réponses conscientes et explicites dans les questionnaires, et réponses implicites et induites par les expérimentations.

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