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La fin du monde – Camille Flammarion #36

FeuilletonsPosté par le 8/24/09 • Classé dans Feuilletons

La fin du monde – Camille Flammarion #36

CHAPITRE VI – EVA

Fragilité des choses qui sont.

Éternité des choses qu’on rêve.

DARMESTETER.

Il est doux de vivre… L’amour remplace tout, fait oublier tout. Musique ineffable des cS_urs, ta divine mélodie enveloppe l’être dans l’extase des voluptés infinies ! Quels historiens illustres ont célébré les héros du Progrès, la gloire des armes, les conquêtes de l’Intelligence et les sciences de l’esprit ? Après tant. de siècles de travaux et de luttes, il ne restait plus sur la Terre que les palpitations de deux cS_urs, les baisers de deux êtres ; il ne restait plus que l’amour. Et l’amour demeurait le sentiment suprême, dominant comme un phare inextinguible l’immense océan des âges disparus.

Mourir ! Ils n’y songeaient guère. Ne se suffisaient-ils pas à eux seuls ? L’envahissement du froid venait les pénétrer jusqu’aux moelles : ne portaient-ils pas dans leur sein une ardeur assez chaude pour vaincre la nature ? Le Soleil ne brillait-il pas toujours du plus radieux éclat, et la condamnation finale de la Terre ne pouvait-elle être retardée longtemps encore ? Omégar s’ingéniait à maintenir tout le merveilleux système organisé depuis longtemps pour l’extraction automatique des principes alimentaires tirés par la chimie de l’air, de l’eau et des plantes, et paraissait y réussir. Ainsi, autrefois, après la chute de l’empire romain, on vit pendant des siècles les barbares utiliser les aqueducs, les bains, les sources thermales et toutes les créations de la civilisation du temps des Césars et puiser en des industries disparues les éléments de leur vitalité.

Un jour ils virent arriver, dans ce dernier palais de la dernière capitale, un groupe d’êtres chétifs, malheureux, à demi sauvages, qui n’avaient presque plus rien d’humain et qui semblaient avoir rétrogradé vers les espèces simiennes primitives, depuis si longtemps disparues. C’était une famille errante, débris d’une race dégénérée, qui venait, chercher un refuge contre la mort. Par suite de l’appauvrissement séculaire des conditions de la vie sur la planète, l’humanité qui, pendant plusieurs millions d’années, avait régné en souveraine victorieuse de la nature, ayant atteint l’unité si longuement attendue, et n’ayant désormais formé qu’une seule espèce dans le sein de laquelle toutes les anciennes variétés s’étaient confondues, cette humanité supérieure et homogène avait graduellement perdu sa force et sa grandeur. Les influences locales de climats et de milieux n’avaient pas tardé à s’exercer et à disloquer l’unité acquise, et de nouvelles variétés, de nouvelles races s’étaient formées. C’est à grand’peine que les deux civilisations les plus solides et les plus énergiques avaient résisté et s’étaient maintenues, comme nous l’avons vu, dans les hauteurs de l’ordre intellectuel. Tout le reste de l’humanité avait subi le poids des années et s’était affaibli en se modifiant sous l’action des influences prépondérantes. L’antique loi du progrès avait fait place à une sorte de loi de décadence, la matière avait repris ses droits et l’homme retournait à l’animalité. Mais toutes ces races de la vieillesse du monde, caduques et désagrégées, avaient successivement succombé. Quelques groupes de spectres erraient, seuls dans les ruines du passé.

Omégar essaya d’appliquer ces serviteurs d’un nouveau genre à l’entretien des appareils de chimie culinaire qui fonctionnaient encore, et surtout à la conservation et à l’utilisation de la chaleur solaire. L’espérance rayonna au-dessus de l’amoureux séjour comme le brillant arc-en-ciel après la sombre pluie ; ils oublièrent le passé et devinrent insouciants de l’avenir, tout entiers au bonheur présent.

Ils vécurent ainsi plusieurs mois dans l’ivresse de cette irrésistible attraction qui les unissait. On a dit que l’amour est la poésie des sens et l’éternel baiser de deux âmes. On a dit aussi que gloire, science, esprit, beauté, jeunesse, fortune, tout est impuissant à donner le bonheur sans l’amour. Nous pourrions ajouter qu’en ce dernier jour du monde, cet amour seul brillait encore comme une étoile dans la nuit universelle. Les deux amants ne s’apercevaient pas qu’ils s’embrassaient dans un cercueil.

Parfois, le soir, à l’heure où le soleil venait de descendre derrière les ruines, Éva sentait son âme oppressée en contemplant l’immense désert qui les environnait et, tout en serrant son bien-aimé dans ses bras, elle ne pouvait refouler les larmes qui venaient obscurcir ses yeux. Oui, elle espérait en l’avenir. Mais quelle solitude et quel silence ! Quel étrange héritage d’une aussi radieuse humanité ! Les souvenirs étaient là. Les livres de la bibliothèque racontaient les gloires du passé, les gravures les faisaient revivre devant les yeux émerveillés, les appareils phonographiques faisaient entendre quand on le voulait les voix des morts illustres, et l’image elle-même de ces morts pouvait apparaître à volonté sur le translucide écran des projections téléphotiques. Dans les vieux coffres métalliques, grands comme des chambres, les mains pouvaient plonger à travers des milliards de monnaies d’or de tous poids et de toutes marques, stérile héritage de richesses inutilement accumulées. Les instruments de physique et d’astronomie qui avaient transformé le monde gisaient dans la poussière. Maîtres du monde, de toutes ses valeurs mobilières et immobilières, possesseurs de tout, ils étaient plus pauvres que les plus pauvres des anciens jours.

« À quoi donc tout a-t-il servi ? disait-elle, en laissant ses yeux errer sur tous ces brillants souvenirs de l’humanité défunte ; oui, à quoi ont servi tous les travaux, tous les efforts, toutes les découvertes, toutes les conquêtes, tous les crimes et toutes les vertus ? Tour à tour, chaque nation a grandi et disparu. Tour à tour, chaque cité a rayonné dans la gloire et dans le plaisir et s’est émiettée en poussière. Les voilà, ces ruines ; la Terre en est couverte. Les anciennes sont ensevelies sous les nouvelles : ruines sur ruines. Les dernières auront le même sort. Des milliards d’hommes qui ont vécu ici, que reste-t-il ? Rien. Et pourquoi donc, ô mon adoré, toi qui sais tout, pourquoi donc Dieu a-t-il créé la Terre ?… Et pourquoi avait-il créé l’humanité ?… Dieu n’est-il pas un peu fou, mon amour ? Tous ces milliards d’hommes qui sont venus pulluler et se quereller sur cette petite boule tournante, à quoi ont-ils servi, puisqu’il ne reste rien ? Est-ce que ce n’est pas exactement maintenant comme s’il n’y avait rien eu du tout ? Je sais bien que les habitants de Mars ont eu le même sort, et quand ceux de Vénus communiquaient encore avec nous, il y a quelques siècles, ils s’imaginaient aussi ne jamais mourir. Voici ceux de Jupiter qui commencent, et qui n’ont pas encore été capables de comprendre nos messages. Eux aussi subiront la même destinée. Dis-moi, est-ce une comédie que cette création là, ou bien est-ce un drame ? Le Créateur s’amuse-t-il de ses pantins ou aime-t-il les faire souffrir ? Est-il monstre, ou idiot, … dis, mon amour ?

« – Pourquoi chercher, mon Éva ? Que tes beaux yeux ne s’égarent pas ainsi ! Viens t’asseoir sur mes genoux, viens reposer ta jolie tête près de mon cS_ur. Dieu n’a créé le monde que pour l’amour. Oublie le reste.

« – Mais comment l’oublier, comment fermer les yeux, comment faire taire sa raison et son cS_ur en ces heures solennelles ? Oui, notre amour, c’est tout, absolument tout. Mais, ma chère âme, comment ne pas penser aussi que tous les couples qui nous ont précédés sur cette Terre depuis le commencement du monde ont disparu, eux aussi, et que tous les amours enchanteurs qui ont bercé les visions humaines, toutes ces bouches sur lesquelles on croyait respirer une jouissance éternelle, tous ces divins baisers, tous ces enlacements éperdus, se sont évanouis en fumée, oui, en fumée, et qu’il n’en reste rien non plus, ni de ces amours, ni de leurs fruits adorés, rien, rien ! O mon Omégar, l’humanité a vécu dix millions d’années pour ne rien savoir ! La science merveilleuse entre toutes, la science de l’univers, la sublime astronomie, nous a tout appris, nous a donné la vraie religion, et ne nous a pas montré la logique de Dieu !

- Tu veux trop en savoir. Pourtant tu n’ignores pas que l’humanité terrestre a flotté dans l’inconnaissable. Nous ne pouvons pas connaître l’inconnaissable. Le rouage d’une montre sait-il pourquoi il a été fabriqué et pourquoi il tourne ? Il faut nous résigner à n’avoir été que des rouages. Nous sommes des êtres finis. Dieu est infini. Il n’y a pas de commune mesure entre le fini et l’infini. Nous sommes dans la situation d’une roue de montre qui raisonnerait dans sa boite sur l’industrie des horlogers. À coup sûr, elle pourrait raisonner aussi pendant dix millions d’années sans trouver que l’appareil dont elle fait partie a pour but de correspondre au mouvement diurne de notre planète. Chère bien-aimée, une roue de montre n’a qu’une fonction réelle à remplir : c’est de tourner.

L’humanité terrestre n’a eu, elle aussi, qu’à tourner. Toutes les doctrines philosophiques et religieuses ont été vaines dans la recherche de l’absolu.

« Cependant, la science n’est pas tout à fait illusoire. Nous savons que le monde visible, tangible, perceptible à nos sens, n’existe pas sous les formes mensongères qui nous frappent et n’est que le voile d’un monde réel invisible. Nous savons que l’atome constitutif de la matière est intangible ; que la lumière, la chaleur, le son, n’existent pas plus que la solidité apparente des corps. Nos sens, nos moyens de perception, nous donnent une fausse image de la réalité. C’est quelque chose que de savoir cela, et de savoir aussi que la réalité réside dans le monde invisible, que l’âme est une force psychique indestructible, qui devient personnellement immortelle, c’est-à-dire qui a conscience de son immortalité, du jour où elle vit intellectuellement, où elle est dégagée des lourdeurs matérielles. Sur les milliards d’êtres humains qui ont peuplé la Terre, la proportion des âmes ayant conscience de leur immortalité et gardant le souvenir de leurs existences passées est faible, même sur Jupiter, où elles vivent actuellement. Mais le progrès est la loi de la nature et toutes doivent atteindre un jour cette valeur consciente. C’est la force psychique qui meut le monde. L’univers est un dynamisme. Ce qui est visible pour l’S_il du corps est composé d’éléments invisibles. Ce que l’on voit est fait de choses qui ne se voient pas. Les classifications scientifiques qui ont pendant tant de millions d’années constitué la science humaine ont été fondées sur des sensations superficielles ; mais l’humanité a appris, par l’analyse même de ces sensations, par l’observation et par l’expérience, que des forces immatérielles régissent l’univers, que les âmes sont des réalités, des êtres indestructibles, qu’elles peuvent communiquer et se manifester à distance, que l’espace n’est pas une séparation entre les mondes, mais un lien, que la petite Terre qui termine en ce moment son histoire est un astre du ciel, comme ses voisines, et que son humanité n’aura été qu’une province de l’immense création. Et comment cette humanité s’est-elle aussi longuement perpétuée ? Par la loi suprême de l’attraction amoureuse. C’est l’amour qui a jeté les âmes dans le creuset universel. C’est l’amour qui doit régner au-delà des temps, comme dans l’histoire humaine. C’est lui le créateur perpétuel, l’image sensible et charmante de la Puissance invisible et inconnaissable qui irradie éternellement dans l’insondable mystère… »

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