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La fin du monde – Camille Flammarion #27

FeuilletonsPosté par le 8/11/09 • Classé dans Feuilletons

La fin du monde – Camille Flammarion #27

SECONDE PARTIE – DANS DIX MILLIONS D’ANNÉES

CHAPITRE PREMIER – LES ÉTAPES DE L’AVENIR (suite2)

L’électricité avait remplacé la vapeur. Les chemins de fer, les tubes pneumatiques fonctionnaient encore, mais surtout pour les transports de matériel… On voyageait de préférence, surtout pendant le jour, en ballons dirigeables, en aéronefs électriques, aéroplanes, hélicoptères, en appareils aériens, les uns plus lourds que l’air, comme les oiseaux, les autres plus légers, comme les aérostats. Les anciens wagons, sales, fumeux, poussiéreux, bruyants et trépidants, avec les sifflets fantasques et extravagants des locomotives, avaient fait place aux esquifs aériens, légers, élégants, qui fendaient les airs en silence dans la pure atmosphère des hauteurs.

Par le seul fait de la navigation aérienne, les frontières – qui n’ont jamais existé, d’ailleurs, pour la science, ni pour les savants dans leurs rapports réciproques – auraient été supprimées si elles ne l’eussent été par les progrès de la raison. Les voyages perpétuels sur toute la surface du globe avaient amené l’internationalisme et le libre-échange absolu du commerce et des idées. Les douanes avaient été abolies. Richesse universelle. Aucune dette publique. Ni armée, ni marine ; ni douanes, ni octrois. Tout l’organisme social était simplifié.

L’industrie avait fait d’éclatantes conquêtes. Dés le trentième siècle la mer avait été amenée à Paris par un large canal, et les navires électriques arrivaient de l’Atlantique – et du Pacifique par l’isthme de Panama – au débarcadère de Saint-Denis, au delà duquel la grande capitale s’étendait fort loin au nord. Les navires faisaient en quelques heures le trajet de Saint-Denis au port de Londres, et bien des voyageurs les prenaient encore, malgré les trains réguliers d’aéronefs, le tunnel et le viaduc de la Manche. Au delà de Paris régnait la même activité ; car le canal des Deux-Mers, joignant la Méditerranée à l’Atlantique, de Narbonne à Bordeaux, avait supprimé le long détour du détroit de Gibraltar, et d’autre part un tube métallique constamment franchi par les trains à air comprimé reliait la République d’Ibérie (anciennement Espagne et Portugal) à l’Algérie occidentale (ancien Maroc). Paris et Chicago avaient alors neuf millions d’habitants, Londres dix, New-York douze. Ayant continué sa marche séculaire vers l’ouest, Paris s’étendait du confluent de la Marne au delà de Saint-Germain. Il ne rappelait que par d’antiques monuments laissés en ruines le Paris du dix-neuvième et du vingtième siècle. Pour n’en signaler que quelques aspects, il était illuminé pendant la nuit par cent lunes artificielles, phares électriques allumés sur des tours de mille mètres ; les cheminées et la fumée avaient disparu, la chaleur étant empruntée au globe terrestre ou à des sources électriques ; la navigation aérienne s’était substituée aux voitures primitives des époques barbares ; on ne voyait plus dans les rues de pluie ni de boue : des auvents en verre filé étaient immédiatement abaissés à la première goutte, et les millions de parapluies antiques se trouvaient avantageusement remplacés par un seul. Ce que nous appelons aujourd’hui civilisation n’était que barbarie à l’égard des progrès réalisés.

Toutes les grandes villes avaient progressé au détriment des campagnes ; l’agriculture était exploitée par des usines à l’électricité ; l’hydrogène était extrait de l’eau des mers ; les chutes d’eau et les marées utilisées donnaient au loin leur force transformée en lumière ; les rayons solaires emmagasinés en été étaient distribués pendant l’hiver, et les saisons avaient à peu près disparu, surtout depuis que les puits souterrains amenaient à la surface du sol la température intérieure du globe, qui paraissait inépuisable.

Tous les habitants de la Terre pouvaient communiquer entre eux téléphoniquement. La téléphonoscopie faisait immédiatement connaître partout les événements les plus importants ou les plus intéressants. Une pièce de théâtre jouée à Chicago ou à Paris s’entendait et se voyait de toutes les villes du monde. En pressant un bouton électrique, on pouvait, à sa fantaisie, assister à une représentation théâtrale choisie à volonté. Un commutateur transportait immédiatement au fond de l’Asie, faisant apparaître, les bayadères d’une fête de Ceylan ou de Calcutta. Mais non seulement on entendait et on voyait à distance : le génie de l’homme était même parvenu à transmettre par des influences cérébrales la sensation du toucher ainsi que celle du nerf olfactif. L’image qui apparaissait pouvait, en certaines conditions spéciales, reconstituer intégralement l’être absent.

Au cinquantième siècle, des instruments merveilleux, en optique, en physique, furent imaginés. Une nouvelle substance remplaça le verre et apporta à la science des résultats absolument inattendus. De nouvelles forces de la nature furent conquises.

Le progrès social avait marché parallèlement avec le progrès scientifique.

Les machines mues par la force électrique s’étaient graduellement substituées aux travaux manuels. Pour les usages quotidiens de la vie, on avait dû renoncer aux domestiques humains, parce qu’il n’en restait aucun qui n’exploitât odieusement ses maîtres et n’ajoutât à des gages princiers un vol régulièrement organisé. De plus, dans toutes les villes importantes, les marchés avaient disparu, délaissés par les clients, à cause des injures que l’on était obligé de subir de la part des vendeurs. C’est ce, qui avait conduit insensiblement à supprimer tous les intermédiaires et à puiser aussi directement que possible aux sources de la nature, à l’aide d’appareils automatiques dirigés par des simiens. Il n’y eut plus d’autres domestiques que les singes apprivoisés. La domesticité des humains n’aurait pu, au surplus, ne pas disparaître des mS_urs, comme autrefois l’antique esclavage.

D’ailleurs, en même temps, les modes d’alimentation s’étaient entièrement transformés. La synthèse chimique était parvenue à substituer des sucres, des albumines, des amidons, des graisses, extraits de l’air, de l’eau et des végétaux, composés des combinaisons les plus avantageuses, en proportions savamment calculées, de carbone, d’hydrogène, d’oxygène, d’azote, etc, et les repas les plus somptueux s’effectuaient non plus autour de tables où fumaient des débris d’animaux égorgés, assommés ou asphyxiés, bS_ufs, veaux, moutons, porcs, poulets, poissons, oiseaux, mais en d’élégants salons ornés de plantes toujours vertes, de fleurs toujours épanouies, au milieu d’une atmosphère légère que les parfums et la musique animaient de leurs harmonies. Les hommes et les femmes n’avalaient plus avec une gloutonnerie brutale des morceaux de bêtes immondes, sans même séparer l’utile de l’inutile. D’abord, les viandes avaient été distillées ; ensuite, puisque les animaux ne sont formés eux-mêmes que d’éléments puisés au règne végétal et au règne minéral, on s’en était tenu à ces éléments. C’était en boissons exquises, en fruits, en gâteaux, en pilules, que la bouche absorbait les principes nécessaires à la réparation des tissus organiques, affranchie de la nécessité grossière de mâcher des viandes. L’électricité et le Soleil, d’ailleurs, fabriquaient perpétuellement l’analyse et la synthèse de l’air et des eaux.

À partir du soixantième siècle surtout, le système nerveux s’était affiné et développé sous des aspects inattendus. Le cerveau féminin était toujours resté un peu plus étroit que le cerveau masculin et avait toujours continué de penser un peu autrement (son exquise sensibilité étant immédiatement frappée par des appréciations de sentiment, avant que le raisonnement intégral ait le temps de se former dans les cellules plus profondes) et la tête de la femme était restée plus petite, avec le front moins vaste, mais si élégamment portée sur un cou d’une gracieuse souplesse, si supérieurement détachée des épaules et des harmonies du buste, qu’elle captivait plus que jamais l’admiration de l’homme. Pour être restée comparativement plus petite que celle de l’homme, la tête de la femme avait néanmoins grandi, avec l’exercice des facultés intellectuelles ; mais c’étaient surtout les circonvolutions cérébrales qui étaient devenues plus nombreuses et plus profondes, sous les crânes féminins comme sous les crânes masculins. En résumé, la tête avait grossi. Le corps avait diminué ; on ne rencontrait plus de géants.

Quatre causes permanentes avaient contribué à modifier insensiblement la forme humaine : le développement des facultés intellectuelles et du cerveau, la diminution des travaux manuels et des exercices corporels, la transformation de l’alimentation et le choix des fiancés. La première avait eu pour effet d’accroître le crâne proportionnellement au reste du corps ; la deuxième avait amoindri la force des jambes et des bras ; la troisième avait diminué l’ampleur du ventre, apetissé, affiné, perlé les dents, la quatrième avait plutôt tendu à perpétuer les formes classiques de la beauté humaine, la stature masculine, la noblesse du visage élevé vers le ciel, les courbes fermes et gracieuses de la femme.

Vers le centième siècle de notre ère, il n’y eut plus qu’une seule race, assez petite, blanche, dans laquelle les anthropologistes auraient peut-être pu retrouver quelques vestiges de la race anglo-saxonne et de la race chinoise.

Aucune autre race ne vint se substituer à la nôtre et la dominer. Lorsque les poètes avaient annoncé que l’homme finirait, dans le progrès merveilleux de toutes les choses, par acquérir des ailes et par voler dans les airs par sa seule force musculaire, ils n’avaient pas étudié les origines de la structure anthropomorphique ; ils ne s’étaient pas souvenus que, pour que l’homme eût à la fois des bras et des ailes, il eût dû appartenir à un ordre zoologique de sextupèdes qui n’existe pas sur notre planète, tandis qu’il est issu des quadrupèdes dont le type s’est graduellement transformé. Mais, si l’homme n’avait pas acquis de nouveaux organes naturels, il en avait acquis d’artificiels. Il savait notamment se diriger dans les airs, planer dans les hauteurs du ciel, à l’aide d’appareils légers mus par l’électricité, et l’atmosphère était devenue son domaine, comme celui des oiseaux. Il est bien probable que, si une race de grands voiliers avait pu acquérir par le développement séculaire de ses facultés d’observation un cerveau analogue à celui de l’homme même le plus primitif, elle n’aurait pas tardé à dominer l’espèce humaine et à substituer une nouvelle race à la nôtre. Mais, l’intensité de la pesanteur terrestre s’opposant à ce que les races ailées acquièrent jamais un pareil développement, l’humanité perfectionnée était restée la souveraine de ce monde.

Vers le deux centième siècle environ, l’espèce humaine cessa de ressembler aux singes.

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