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La fin du monde – Camille Flammarion #29

FeuilletonsPosté par le 8/13/09 • Classé dans Feuilletons

La fin du monde – Camille Flammarion #29

CHAPITRE III – L’APOGÉE

Des ailes ! des ailes !

Des ailes au-dessus de la vie !

Des ailes par delà la mort !

RUCKERT.

Le Progrès est la loi suprême imposée à tous les êtres par le Créateur. Chaque être cherche le meilleur. Nous ne savons ni d’où venons, ni où nous allons. Les systèmes solaires emportent les mondes à travers les espaces infinis. Nous ne voyons ni l’origine, ni la fin, et le but reste inconnu. Mais, dans notre sphère de perception si bornée, si limitée, si incomplète, malgré la mort des individus, des espèces et des mondes, nous constatons que le Progrès régit la nature et que tout être créé évolue constamment vers un degré supérieur. Chacun veut monter. Nul ne veut descendre.

À Travers les métamorphoses séculaires de la planète, l’humanité avait continué de grandir dans le progrès, dans ce progrès qui est la loi suprême, et depuis les origines de la vie sur la Terre jusqu’au jour où les conditions d’habitabilité du globe commencèrent à décroître, tous les êtres vivants s’étaient développés en beauté, en richesse d’organes et en perfections. L’arbre de la vie terrestre, inauguré au temps des protozoaires rudimentaires, acéphales, aveugles, sourds, muets, presque entièrement dépourvus de sensibilité, s’était élevé dans la lumière, avait acquis successivement les merveilleux organes des sens, et avait abouti à l’homme qui, perfectionné lui-même de siècle en siècle, s’était lentement transformé, depuis le sauvage primitif, esclave de la nature, jusqu’au souverain intellectuel qui avait dominé le monde et avait fait de la Terre un paradis de bonheur, d’esthétique jouissance, de science et de volupté.

La sensibilité nerveuse de l’homme avait acquis un développement prodigieux. Les six sens anciens, la vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher, le goût, le sens génésique s’étaient graduellement élevés au-dessus des grossières sensations primitives pour atteindre une délicatesse exquise. Par l’étude des propriétés électriques des êtres vivants, un septième sens, le sens électrique, s’était pour ainsi dire créé de toutes pièces, et tout homme, toute femme, avait la faculté plus ou moins active, plus ou moins vive, selon les tempéraments, d’exercer une attraction ou une répulsion sur les corps, soit vivants, soit inertes. Mais le sens qui dominait tous les autres et qui jouait le plus grand rôle dans les relations humaines, c’était assurément le huitième, le sens psychique, qui faisait communiquer entre elles les âmes à distance.

Deux autres sens avaient été entrevus, mais avaient subi un arrêt fatal de développement dès leur naissance pour ainsi dire. Le premier avait eu pour objet la visibilité des rayons ultra-violets, si sensibles aux procédés chimiques, mais complètement obscurs pour la rétine humaine : les yeux qui s’étaient exercés dans ce sens n’avaient presque rien acquis comme facultés nouvelles, et avaient beaucoup perdu comme facultés anciennes. Le second avait eu pour but l’orientation, mais n’avait pas réussi davantage, même par les recherches d’adaptation du magnétisme terrestre.

On n’était pas parvenu non plus à fermer ses oreilles à d’ennuyeux discours, comme on ferme ses yeux à volonté, faculté qui existe en certains mondes plus privilégiés que le nôtre. Notre organisation imparfaite s’était fatalement opposée à plus d’un progrès désirable.

La découverte de la périodicité sexuelle de l’œuf féminin avait amené pendant quelque temps une perturbation menaçante dans la proportion des naissances, car on put craindre qu’il n’y eût plus que des garçons. L’équilibre ne se rétablit que par une véritable transformation sociale. Insensiblement, en plusieurs contrées, les femmes du monde cessèrent à peu près d’être mères, et les charges de la maternité, dont les élégances féminines ne s’accommodèrent plus, furent abandonnées aux filles du peuple et des campagnes.

L’amour était devenu la loi suprême, portant son propre but en lui-même, laissant dans l’ombre et dans l’oubli l’antique devoir de la perpétuité de l’espèce, enveloppant l’être sensitif de caresses et de plaisirs. La beauté et le parfum des fleurs font parfois oublier les fruits. Depuis longtemps, d’ailleurs, c’était des rangs du peuple que sortaient les générations solides ; car les couches aristocratiques énervées n’avaient que de rares descendants chétifs et infirmes, et l’on avait vu dans les resplendissantes cités une nouvelle race de femmes ramener sur le monde le charme caressant et lascif des voluptés orientales, raffinées encore par les progrès d’un luxe extravagant.

Les mœurs et les conventions sociales avaient subi des transformations profondes. Les enfants étaient élevés aux frais de l’État. Les héritages avaient été entièrement supprimés. Les liens du mariage légal avaient été rompus et aucune loi ne pouvait plus enchaîner deux êtres l’un à l’autre. Les femmes, électrices et éligibles, qui avaient conquis une place importante dans la législation, avaient fait tous leurs efforts pour maintenir dans son intégrité l’antique et avantageuse institution du mariage ; mais elles n’avaient pu l’empêcher de tomber graduellement en désuétude, les unions inspirées par le sentiment d’amour, ardent et partagé, ayant remplacé toutes les anciennes associations d’intérêts. Le libre choix des fiancés, la sélection et l’hérédité produisirent une race d’hommes régénérés, comme si elle était sortie de la terre fécondée par un nouveau déluge, et qui, de nouveau, transforma la face du monde.

De nouvelles civilisations se succédèrent, flux et reflux de l’immense marée de l’histoire humaine. La matière s’humilia peu à peu sous la domination ascendante de l’esprit.

Les travailleurs intellectuels, pour lesquels les journées passent si vite, étaient parvenus à allonger de deux heures, sans fatigue nouvelle, le temps qu’ils consacraient aux recherches utiles à l’humanité, en prenant ces deux heures aux hommes sans valeur intellectuelle qui demandent à « tuer le temps ». D’un commun accord, les premiers s’étaient créé des journées de vingt-six heures et, les seconds des journées de vingt-deux, en ce sens que les premiers ne dormaient plus que six heures au lieu de huit, tandis que les seconds dormaient dix heures, pendant lesquelles d’habiles praticiens leur soutiraient, en une imperceptible opération de quelques secondes, une certaine dose de force virile qu’ils transfusaient dans les artères des premiers. C’est comme s’ils avaient tous dormi huit heures ; mais il y avait réellement deux heures de gagnées en faveur des hommes utiles.

Le huitième sens surtout, le sens psychique, jouait un grand rôle dans les relations humaines.

Le développement des facultés intellectuelles de l’homme, la culture des éludes psychiques avaient complètement transfiguré notre race. On avait découvert dans l’âme des puissances latentes qui avaient sommeillé pendant la première période des instincts grossiers, pendant plus d’un million d’années, et, à mesure que l’alimentation, de bestiale qu’elle était restée pendant si longtemps, était devenue d’ordre chimique, les facultés de l’âme s’étaient élevées, avivées, agrandies dans un magique essor. Dès lors on pensa tout autrement que l’humanité ne pense actuellement. Les âmes communiquèrent facilement entre elles à distance. Les vibrations éthérées qui résultent des mouvements cérébraux se transmettaient en vertu d’un magnétisme transcendant dont les enfants mêmes savaient se servir. Toute pensée excite dans le cerveau un mouvement vibratoire ; ce mouvement donne naissance à des ondes éthérées et, lorsque ces ondes rencontrent un cerveau en harmonie avec le premier, elles peuvent lui communiquer la pensée initiale qui leur a donné naissance, de même qu’une corde vibrante reçoit à distance l’ondulation émanée d’un son lointain et que la plaque du téléphone reconstitue la voix silencieusement transportée par un mouvement électrique. Ces facultés, longtemps latentes dans l’organisme humain, avaient été étudiées, analysées et développées. Il n’était pas rare de voir une pensée en évoquer une autre à distance et faire apparaître devant elle l’image de l’être désiré. L’être évoquait l’être. La femme continua d’exercer sur l’homme une attraction plus vive que celle de l’homme sur la femme. L’homme resta toujours esclave de l’amour. Aux heures d’absence, de solitude, de rêverie, il lui suffisait, à elle, de penser, de désirer, d’appeler, pour voir apparaître la douce image du bien-aimé. Et parfois même la communication était si complète que l’image devenait tangible et audigible, tant les vibrations des deux cerveaux étaient unifiées. Toute sensation est dans le cerveau, non ailleurs.

Les êtres terrestres qui vivaient ainsi dans la sphère spirituelle communiquaient même avec des êtres invisibles qui existent autour de nous, dépourvus de corps matériel, et communiquaient aussi d’un monde à un autre. La première communication interastrale avait été faite avec la planète Mars, la seconde avec la planète Vénus, et elle dura jusqu’à la fin de la Terre ; mais celle de Mars s’arrêta par la mort de l’humanité martienne, tandis que les communications avec Jupiter commençèrent seulement, et pour quelques rares initiés, vers la fin de l’humanité terrestre.

Ces études ultramondaines et des sélections bien dirigées dans les unions avaient fini par créer une race véritablement nouvelle, dont la forme organique ressemblait assurément à la nôtre, mais dont les facultés intellectuelles étaient toutes différentes. La connaissance de l’hypnose, l’action hypnotique, magnétique, psychique avait remplacé avantageusement les anciens procédés barbares et parfois si aveugles de la médecine, de la pharmacie et même de la chirurgie. La télépathie était devenue une science vaste et féconde.

L’humanité avait atteint un degré de raison suffisant pour vivre tranquillement et avec esprit. Les efforts de l’intelligence et du travail avaient été appliqués à la conquête de nouvelles forces de la nature et au perfectionnement constant de la civilisation. Insensiblement, graduellement, la personne humaine avait été transformée, ou, pour mieux dire, transfigurée.

Les hommes étaient presque tous intelligents. Ils se souvenaient, en souriant, des ambitions enfantines de leurs aïeux, à l’époque où, au lieu d’être « quelqu’un », chacun cherchait à être « quelque chose » : député, sénateur, académicien, préfet, général, pontife, directeur de ceci ou de cela, grand-croix d’un hochet national, etc., et combattait si fiévreusement dans la lutte des apparences. Ils avaient enfin compris que le bonheur est dans l’esprit, que l’étude est la plus haute satisfaction de l’âme, que l’amour est le soleil des cS_urs, que la vie est courte et ne mérite pas qu’on s’attache à l’écorce, et tous étaient heureux dans l’indépendance de la pensée, sans souci des fortunes que l’on n’emporte pas.

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