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La fin du monde – Camille Flammarion #30

FeuilletonsPosté par le 8/14/09 • Classé dans Feuilletons

La fin du monde – Camille Flammarion #30

CHAPITRE III – L’APOGÉE (suite)

Les femmes avaient acquis une beauté parfaite, avec leurs tailles affinées, si différentes de l’ampleur hellénique, leur chair d’une translucide blancheur, leurs yeux illuminés de la lumière du rêve, leurs longues chevelures soyeuses, où les brunes et les blondes d’autrefois s’étaient fondues en un châtain roux, ensoleillé des tons fauves du soleil couchant ; modulé de reflets harmonieux ; l’antique mâchoire bestiale avait disparu, pour s’idéaliser en une bouche minuscule, et devant ces gracieux sourires, à l’aspect de ces perles éclatantes enchâssées dans la tendre chair des roses, on ne comprenait pas que les amants primitifs eussent pu embrasser avec ferveur les bouches des premières femmes. Toujours, dans l’âme féminine, le sentiment avait dominé le jugement, toujours les nerfs avaient conservé leur auto-excitabilité si curieuse, toujours la femme avait continué de penser un peu autrement que l’homme, gardant son indomptable ténacité d’impressions et d’idées ; mais l’être tout entier était si exquis, les qualités du cS_ur enveloppaient l’homme d’une atmosphère si douce et si pénétrante, il y avait tant d’abnégation, tant de dévouement et tant de bonté, que nul progrès n’était plus désirable et que le bonheur semblait en son apogée pour l’éternité. Peut-être la jeune fille fut-elle une fleur trop vite ouverte ; mais les sensations étaient si vives, décuplées, centuplées par les délicatesses de la transformation nerveuse graduellement opérée, que la journée de la vie n’avait plus d’aurore ni de crépuscule. D’ailleurs l’esprit, la pensée, le rêve dominaient l’antique matière. La beauté régnait : C’était une ère d’idéale volupté. Il semblait vraiment que ce fût là une tout autre race humaine, magnifiquement supérieure à celle des Aristote, des Kepler, des Hugo, des Phryné, des Diane de Poitiers, des Pauline Borghèse. La transformation était si complète que l’on montrait avec un étonnement voisin de l’incrédulité, dans les musées géologiques, les spécimens des hommes fossiles du vingtième au centième siècle, avec leurs dents brutales et leurs grossiers intestins : on admettait à peine que des organismes aussi épais eussent été vraiment les ancêtres de l’homme intellectuel.

Ainsi notre race était parvenue à un état de civilisation, de grandeur intellectuelle, de bonheur physique et moral, de perfectionnement scientifique, artistique et industriel sans comparaison possible avec tout ce que nous connaissons. Nous avons dit que la chaleur centrale du globe avait été conquise et appliquée au chauffage général de la surface terrestre en hiver, villes, villages, usines, industries diverses, pendant plusieurs millions d’années. Lorsque cette chaleur, s’étant graduellement abaissée, avait fini par disparaître, les rayons solaires avaient été captés, emmagasinés, dirigés à la fantaisie humaine ; l’hydrogène avait été extrait de l’eau des mers ; la force des chutes d’eau d’abord, puis celle des marées, avait été transformée en force calorifique et lumineuse ; la planète terrestre tout entière était devenue la chose de la science qui jouait à volonté de tous les éléments. Les anciens sens humains élevés à un degré de raffinement que l’on qualifierait actuellement d’extra-terrestre ; les nouveaux sens dont nous avons parlé, perfectionnés de générations en générations ; l’être humain dégagé de plus en plus de la lourde matière ; le mode d’alimentation transformé ; l’intelligence gouvernant les corps ; les appétits vulgaires des temps primitifs oubliés ; les facultés psychiques en exercice perpétuel, agissant à distance sur toute la surface du globe, communiquant même, comme nous l’avons dit, avec les habitants des planètes voisines ; des appareils inconcevables pour nous remplaçant pour la science les anciens instruments d’optique qui avaient commencé les progrès de l’astronomie physique ; tout un monde entièrement nouveau de perceptions et d’études, en un état social éclairé d’où l’envie et la jalousie avaient disparu en même temps que le vol, la misère et l’assassinat : c’était une humanité réelle, en chair et en os, comme la nôtre, mais aussi supérieure en grandeur intellectuelle à celle de notre temps que nous le sommes aux singes de l’époque tertiaire L’intérêt vénal, surtout, avait cessé d’empoisonner les pensées et les actions humaines. Le sentiment guidait les cS_urs ; l’intelligence dirigeait les esprits.

Grâce aux progrès de la physiologie, à l’hygiène universelle, aux soins méticuleux de l’antisepsie, à l’assimilation des extraits orchitiques et vertébraux, au renouvellement du sang dans les tissus, au développement du bien-être général et à l’exercice bien équilibré de toutes les facultés intellectuelles, la durée de la vie humaine avait été très prolongée, et il n’était pas rare de voir des vieillards de cent cinquante ans. On n’avait pu supprimer la mort, mais on avait trouvé le moyen de ne pas vieillir, et les facultés de la jeunesse se perpétuaient au delà de la centième année. La plupart des maladies avaient été vaincues par la science, depuis la phtisie jusqu’au mal de dents. Et les caractères étaient presque tous aimables – à part certaines nuances inévitables – parce qu’ils dépendent beaucoup des tempéraments et de la santé, et que les organismes étaient presque tous bien équilibrés.

L’humanité avait tendu à l’unité : une seule race, une seule langue, un seul gouvernement général, une seule religion (la philosophie astronomique), plus de systèmes religieux officiels, la seule voix des consciences éclairées, et dans cette unité les différences anthropologiques anciennes avaient fini par se fondre. On ne rencontrait plus de têtes en pains de sucre et de fanatiques crédules, ni de têtes aplaties et de sceptiques aveugles. Les religions d’autrefois, le christianisme, l’islamisme, le bouddhisme, le mosaïsme avaient rejoint les légendes mythologiques. La Trinité chrétienne habitait le ciel païen. Les holocaustes offerts pendant tant de siècles aux dieux anthropomorphes et à leurs prophètes, à Bouddha, à Osiris, à Jéhovah, à Baal, à Jupiter, à Jésus ou à Marie, à Moïse ou à Mahomet, les cultes des temps anciens et modernes, toutes ces abstractions de la pensée pieuse s’étaient envolées avec l’encens des prières, s’étaient perdues dans le ciel terrestre, dans l’atmosphère nuageuse, sans atteindre l’Être inattingible. L’esprit humain n’avait pu connaître l’incognoscible.

L’astronomie avait atteint son but : la connaissance de la nature des autres mondes.

Comme les langues, comme les idées, comme les mS_urs, comme les lois, la manière de supputer le temps avait changé. On comptait toujours par années et par siècles ; mais l’ère chrétienne avait disparu ainsi que les saints du calendrier, aussi bien que les ères musulmane, juive, chinoise, africaine et autres. Les anciennes religions d’État s’étaient éteintes avec les budgets des cultes, et progressivement elles avaient été remplacées dans les cS_urs par la philosophie astronomique.

Il n’y avait plus qu’un seul calendrier pour l’humanité entière, composé de douze mois partagés en quatre trimestres égaux formés de trois mois de 31, 30 et 30 jours, chaque trimestre contenant treize semaines exactement. Le « jour de l’an » était un jour de fête et ne comptait pas dans l’année. Aux années bissextiles, il y en avait deux. La semaine avait été conservée. Toutes les années commençaient le même jour, le lundi, et les mêmes dates correspondaient indéfiniment aux mêmes jours de la semaine. L’année commençait pour tout le globe à l’ancienne date du 20 mars. L’ère, purement astronomique, avait pour origine la coïncidence du solstice de décembre avec le périhélie et se renouvelait tous les vingt-cinq mille sept cent soixante-cinq ans. La première ère, embrassant toute l’histoire ancienne et supprimant les dates négatives antérieures à la naissance de Jésus-Christ, avait été datée de l’année 24517 avant l’ère chrétienne. C’était là l’origine de l’histoire. La seconde ère avait été fixée à l’an 1248 de notre ère ; la troisième avait commencé, par une fête universelle, l’an 27013, et l’on avait continué ainsi, en tenant compte, dans la suite, des variations astronomiques séculaires de la précession des équinoxes et de l’obliquité de l’écliptique. Les principes rationnels avaient fini par avoir raison de toutes les bizarreries fantaisistes des calendriers anciens.

La science avait su conquérir toutes les énergies de la nature et diriger toutes les forces physiques et psychiques au profit de l’humanité ; les seules limites de ses conquêtes avaient été celles des facultés humaines, qui, assurément, sont peu étendues, surtout lorsqu’on les compare aux facultés de certains êtres extra-terrestres, mais qui surpassent considérablement celles que nous connaissons aujourd’hui.

Notre planète arriva ainsi à former une seule patrie, illuminée d’une éclatante lumière intellectuelle, voguant dans ses hautes destinées comme un chS_ur qui se déroule à travers les accords d’une immense harmonie.

Toutefois chaque planète a sa sphère, et notre Terre comportait, elle aussi, un maximum qui ne pouvait être dépassé.

Pendant les dix millions d’années de l’histoire de l’humanité, l’espèce humaine, survivant à toutes les générations, comme si elle eût été un être réel, avait subi toutes ces grandes transformations. Au physique et au moral. Elle était toujours restée la souveraine de la Terre et n’avait été détrônée par aucune race nouvelle, car nul être ne descend du ciel ni ne monte des enfers, nulle Minerve ne naît tout armée, nulle Vénus ne s’éveille à l’âge nubile dans une coquille de nacre au bord des flots ; tout devient, et l’espèce humaine, issue de ses ancêtres, avait été dès ses commencements le résultat naturel de l’évolution vitale de la planète. La loi du progrès l’avait autrefois fait sortir des limbes de l’animalité ; cette même loi du progrès avait continué d’agir sur elle et l’avait graduellement perfectionnée, transformée, affinée.

Mais l’époque arriva où, les conditions de la vie terrestre commençant à décroître, l’humanité devait cesser de progresser et entrer elle-même dans la voie de la décadence.

La chaleur intérieure du globe, encore considérable au dix-neuvième siècle, mais déjà sans aucune action sur la température de la surface, qui était uniquement entretenue par le Soleil, avait lentement diminué, et la Terre avait fini par être entièrement refroidie. Ce refroidissement n’avait pas influencé directement les conditions physiques de la vie terrestre, qui était restée dépendante de la chaleur solaire et de l’atmosphère. Le refroidissement interne de la planète ne peut pas amener la fin du monde.

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