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La fin du monde – Camille Flammarion #21

FeuilletonsPosté par le 8/03/09 • Classé dans Feuilletons

La fin du monde – Camille Flammarion #21

CHAPITRE VI – LA CROYANCE À LA FIN DU MONDE À TRAVERS LES ÂGES (suite 3)

Lors des dernières éclipses totales de soleil qui ont traversé la France, celles des 12 mai 1706, 22 mai 1724 et 8 juillet 1842, et même lors des éclipses non totales, mais très fortes, des 9 octobre 1847, 28 juillet 1851, 15 mars 1858, 18 juillet 1860 et 22 décembre 1870, il y eut encore en France des impressions plus ou moins vives chez un certain nombre d’esprits timorés ; du moins nous savons de source certaine par des relations concernant chacune de ces éclipses que les annonces astronomiques de ces événements naturels ont encore été interprétées par une classe spéciale d’Européens comme pouvant être associées à des signes de malédiction divine, et qu’à l’arrivée de ces éclipses on vit dans plusieurs maisons d’éducation religieuse les élèves invités à se mettre en prière. Cette interprétation mystique tend à disparaître tout à fait chez les nations. instruites, et sans doute la prochaine éclipse totale de soleil qui passera près de la France, sur l’Espagne, le 28 mai 1900, n’inspirera plus aucune crainte de ce coté-ci des Pyrénées ; mais peut-être ne pourrait-on émettre la même espérance pour ses contemplateurs espagnols.

Aujourd’hui encore, dans les pays non civilisés, ces phénomènes excitent les mêmes terreurs qu’ils causaient autrefois chez nous. C’est ce que les voyageurs ont constaté, notamment en Afrique. Lors de l’éclipse du 18 juillet 1860, on vit en Algérie les hommes et les femmes se mettre les uns à prier, les autres à s’enfuir vers leurs demeures. Pendant l’éclipse du 29 juillet 1878 qui fut totale aux États-Unis, un nègre, pris subitement d’un accès de terreur et convaincu de l’arrivée de la fin du monde, égorgea subitement sa femme et ses enfants.

Il faut avouer, du reste, que de tels phénomènes sont bien faits pour frapper l’imagination. Le Soleil, le dieu du jour, l’astre aux rayons duquel notre vie est suspendue, perd sa lumière qui, avant de s’éteindre, devient d’une pâleur effrayante et lugubre. Le ciel transformé prend un ton blafard, les animaux sont désorientés, les chevaux refusent de marcher, les bS_ufs au labour s’arrêtent comme des masses inertes, le chien se réfugie contre son maître, les poules rentrent précipitamment au poulailler après y avoir réuni leurs poussins, les oiseaux cessent de chanter et l’on en a même vu tomber morts. Lors de l’éclipse totale de soleil observée à Perpignan le 8 juillet 1842, Arago rapporte que vingt mille spectateurs formaient là un tableau bien expressif. « Lorsque le Soleil réduit à un étroit filet commença à ne plus jeter qu’une lumière très affaiblie, une sorte d’inquiétude s’empara de tout le monde, chacun éprouvait le besoin de communiquer ses impressions. De là un mugissement sourd, semblable à celui d’une mer lointaine après la tempête. La rumeur devenait de plus en plus forte, à mesure que le croissant solaire s’amincissait. Le croissant disparut. Les ténèbres succédèrent subitement à la clarté, et un silence absolu marqua cette phase de l’éclipse, tout aussi nettement que l’avait fait le pendule de notre horloge astronomique. Le phénomène, dans sa magnificence, venait de triompher de la pétulance de la jeunesse, de la légèreté que certains hommes prennent pour un signe de supériorité, de l’indifférence bruyante dont les soldats font ordinairement profession. Un calme profond régna aussi dans l’air : les oiseaux avaient cessé de chanter… Après une attente solennelle d’environ deux minutes, des transports de joie, des applaudissements frénétiques saluèrent avec le même accord, la même spontanéité, la réapparition des premiers rayons solaires. Au recueillement mélancolique produit par des sentiments indéfinissables, venait de succéder une satisfaction vive et franche dont personne ne songeait à contenir, à modérer les élans. »

Chacun sortait ému de l’un des plus grandioses spectacles de la nature et en gardait l’impérissable souvenir.

Des paysans furent effrayés de l’obscurité, surtout parce qu’ils croyaient être devenus aveugles.

Un pauvre enfant gardait son troupeau. Ignorant, complètement l’événement qui se préparait, il vit avec inquiétude le soleil s’obscurcir par degrés, dans un ciel sans nuages. Lorsque la lumière disparut tout à coup, le pauvre enfant, au comble de la frayeur, se mit à pleurer et à appeler au secours ! Ses larmes coulaient encore lorsque l’astre lança son premier rayon. Rassuré à cet aspect, l’enfant croisa les mains en s’écriant : « O beou Souleou ! » (Ô beau Soleil !)

Le cri de cet enfant n’est-il pas celui de l’humanité ?

On s’explique donc facilement que les éclipses produisent la plus vive impression et aient été associées à l’idée de la fin du monde tant que l’on n’a pas su qu’elles sont l’effet tout naturel du mouvement de la Lune autour de la Terre et que le calcul peut les prédire avec la précision la plus inattaquable. Il en a été de même des grands phénomènes célestes, et notamment des apparitions subites d’étoiles inconnues, beaucoup plus rares d’ailleurs que les éclipses.

La plus célèbre de ces apparitions a, été celle de 1572. Le 11 novembre de cette année-là, peu de mois après le massacre de la Saint-Barthélemy, une étoile éclatante, de première grandeur, apparut subitement dans la constellation de Cassiopée. Stupéfaction générale, non seulement dans le public, qui tous les soirs la voyait flamber au ciel, mais encore chez les savants qui ne pouvaient s’expliquer cette apparition. Des astrologues s’avisèrent de trouver que cette énigme céleste était l’étoile des Mages, qui revenait annoncer le retour de l’Homme-Dieu, le jugement dernier et la résurrection. De là, grand émoi parmi toutes les classes de la société… L’étoile diminua graduellement d’éclat et finit par s’éteindre au bout de dix-huit mois – sans avoir amené aucune catastrophe autre que toutes celles que la sottise humaine ajoute aux misères d’une planète assez mal réussie.

L’histoire des sciences rapporte plusieurs apparitions de ce genre, mais celle-ci a été la plus mémorable.

Des émotions du même ordre ont accompagné tous les grands phénomènes de la nature, surtout lorsqu’ils étaient imprévus. On peut lire dans les chroniques du moyen âge et, même dans les mémoires plus récents l’émoi que des aurores boréales, des pluies d’étoiles filantes, des chutes de bolides ont produit sur leurs spectateurs alarmés. Naguère encore, lors de la grande pluie d’étoiles du 27 novembre 1872, qui jeta dans le ciel plus de quarante mille météores provenant de la dissolution de la comète de Biéla, on a vu, à Nice, notamment, aussi bien qu’à Rome, des femmes du peuple se précipiter vers ceux qu’elles jugeaient en état de les renseigner pour s’enquérir de la cause de ce feu d’artifice céleste, qu’elles avaient immédiatement associé à l’idée de la fin du monde et de la chute des étoiles annoncée comme devant précéder le dernier cataclysme.

Les tremblements de terre et les éruptions volcaniques atteignent parfois des proportions telles que l’effroi de la fin du monde en est la conséquence toute naturelle. Que l’on se représente l’état d’esprit des habitants d’Herculanum et de Pompéi lors de l’éruption du Vésuve qui vint les engloutir sous une pluie de cendres ! N’était-ce pas pour eux la fin du monde ? Et, plus récemment, les témoins de l’éruption du Krakatoa qui purent y assister sans en être victimes n’eurent-ils pas absolument la même conviction ? Une nuit impénétrable, qui dura dix-huit heures ; l’atmosphère transformée en un four plein de cendres bouchant les yeux, le nez et les oreilles ; la canonnade sourde et incessante du volcan ; la chute des pierres ponces tombant du ciel noir, la scène tragique n’étant éclairée par intermittences que par les éclairs blafards ou les feux follets allumés aux mâts et aux cordages du navire ; la foudre se précipitant du ciel dans la mer avec une crépitation satanique, puis la pluie de cendres se changeant en une pluie de boue, voilà ce que subirent pendant cette nuit de dix-huit heures, du 26 au 28 août 1883, les nombreux passagers d’un navire de Java, tandis qu’une partie de l’île de Krakatoa sautait en l’air, que la mer, après s’être reculée du rivage, arrivait sur les terres avec une hauteur de trente-cinq mètres jusqu’à une distance de un à dix kilomètres du rivage et sur une longueur de cinq cents kilomètres, et en se retirant emportait dans l’abîme quatre villes : Tjringin, Mérak, Telok-Hétong, Anjer, tout ce qui peuplait la côte, plus de quarante mille humains ! Les passagers d’un vaisseau qui croisa le détroit le lendemain virent avec effroi leur navire embarrassé dans sa marche par des grappes de cadavres entrelacés, et plusieurs semaines après on trouvait dans les poissons des doigts avec leurs ongles, des morceaux de tètes avec leurs chevelures. Ceux qui furent sauvés, ceux qui subirent la catastrophe sur un navire et purent, le lendemain, revoir la lumière du jour qui semblait à jamais éteinte, ceux-là racontent avec terreur qu’ils attendaient avec résignation la fin du monde, convaincus d’un cataclysme universel et de l’effondrement de la création. Un témoin oculaire nous assurait que, pour tous les biens imaginables, il ne consentirait jamais à repasser par de telles émotions. Le Soleil était éteint ; le deuil tombait sur la nature et la mort universelle allait régner en souveraine.

Cette éruption fantastique a d’ailleurs été d’une telle violence qu’on l’a entendue à son antipode à travers la Terre entière ; que le jet volcanique a atteint vingt mille mètres de hauteur ; que l’ondulation atmosphérique produite par ce jet s’est étendue sur toute la surface du globe dont elle a fait le tour en trente-cinq heures (à Paris même, les baromètres ont baissé de quatre millimètres), et que pendant plus d’un an les fines poussières lancées dans les hauteurs de l’atmosphère par la force de l’explosion ont produit, éclairées par le soleil, les magnifiques illuminations crépusculaires que tout le monde a admirées.

Ce sont là des cataclysmes formidables, des fins de monde partielles. Certains tremblements de terre méritent d’être comparés à ces terribles éruptions volcaniques par la tragique grandeur de leurs conséquences. Lors du tremblement de terre de Lisbonne, le 18 novembre 1755, trente mille personnes périrent ; la secousse s’étendit sur une surface égale à quatre fois la superficie de l’Europe. Lors de la destruction de Lima, le 28 octobre 1724, la mer s’éleva à 27 mètres au-dessus de son niveau, se précipita sur la ville et l’enleva si radicalement qu’il n’en resta plus une seule maison. On trouva des vaisseaux couchés dans les champs, à plusieurs kilomètres du rivage. Le 10 décembre 1869, les habitants de la ville d’Onlah, en Asie Mineure, effrayés par des bruits souterrains et par une première secousse très violente, s’étaient sauvés sur une colline voisine : ils virent de leurs yeux stupéfaits plusieurs crevasses s’ouvrir à travers la ville, et la ville entière disparaître en quelques minutes sous ce sol mouvant ! Nous tenons de témoins directs qu’en des circonstances beaucoup moins dramatiques, par exemple au tremblement de terre de Nice, du 23 février 1887, l’idée de la fin du monde est la première qui frappa l’esprit de ces personnes.

L’histoire du globe terrestre pourrait nous offrir un nombre remarquable de drames du même ordre, de cataclysmes partiels et de menaces de destruction finale. C’était ici le lieu de nous arrêter un instant à ces grands phénomènes comme aux souvenirs de cette croyance à la fin du monde, qui a traversé tous les âges en se modifiant avec le progrès des connaissances humaines. La foi a disparu en partie ; l’aspect mystique et légendaire qui frappait l’imagination de nos pères et dont on retrouve encore tant de curieuses représentations aux portails de nos belles cathédrales comme dans les sculptures et les peintures inspirées par la tradition chrétienne, cet aspect théologique du dernier jour de la Terre a fait place à l’étude scientifique de la durée du système solaire auquel notre patrie appartient. La conception géocentrique et anthropocentrique de l’univers, qui considérait l’homme terrestre comme le centre et le but de la création, s’est graduellement transformée et a fini par disparaître ; car nous savons maintenant que notre humble planète n’est qu’une île dans l’infini, que l’histoire humaine a été jusqu’ici faite d’illusions pures, et que la dignité de l’homme réside dans sa valeur intellectuelle et morale : la destinée de l’esprit humain n’a-t-elle pas pour but souverain la connaissance exacte des choses, la recherche de la Vérité. ?

Dans le cours du dix-neuvième siècle, des prophètes de malheur, plus ou moins sincères, ont annoncé vingt-cinq fois la fin du monde, d’après des calculs cabalistiques ne reposant sur aucun principe sérieux. De pareilles prédictions se renouvelleront aussi longtemps que l’humanité durera.

Mais cet intermède historique, malgré son opportunité, nous a un instant détachés de notre récit du vingt-cinquième siècle. Hâtons-nous d’y revenir, car nous voici précisément arrivés au dénouement.

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