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La fin du monde – Camille Flammarion #23

FeuilletonsPosté par le 8/05/09 • Classé dans Feuilletons

La fin du monde – Camille Flammarion #23

CHAPITRE VII – LE CHOC (suite)

La terre brûle ! la terre brûle ! s’écriait-on partout en une rumeur formidable…

Tout l’horizon, en effet, semblait allumé maintenant d’une couronne de flammes bleuâtres. C’était bien, comme on l’avait prévu, l’oxyde de carbone qui brûlait à l’air en produisant de l’anhydride carbonique. Sans doute aussi, de l’hydrogène cométaire s’y combinait-il lentement. Chacun croyait voir un feu funèbre autour d’un catafalque.

Soudain, comme l’Humanité terrifiée regardait, immobile, silencieuse, retenant son souffle, pénétrée jusqu’aux moelles, cataleptisée par la terreur, toute la voûte du ciel sembla se déchirer du haut en bas, et, par l’ouverture béante, on crut voir une gueule énorme vomissant des gerbes de flammes vertes, éclatantes ; et l’on fut frappé d’un éblouissement si effroyable que tous les spectateurs, sans exception, qui ne s’étaient pas encore enfermés dans les caves, hommes, femmes, vieillards, enfants, les plus énergiques comme les plus timorés, tous se précipitèrent vers la première porte venue, et descendirent comme des avalanches dans les sous-sols, déjà presque tous envahis. Il y eut une multitude de morts, par écrasement d’abord, ensuite par apoplexies, ruptures d’anévrismes et folies subites dégénérées en fièvres cérébrales. La Raison sembla subitement anéantie chez les hommes, et remplacée par la stupeur, folle, inconsciente, résignée, muette.

Seuls, quelques couples enlacés semblaient s’isoler du cataclysme, se détacher de l’universelle terreur et vivre pour eux-mêmes, abandonnés à l’exaltation de leur seul amour.

Sur les terrasses ou dans les observatoires, les astronomes étaient pourtant restés à leurs postes, et plusieurs prenaient des photographies incessantes des transformations du ciel. Ce furent dès lors, mais pendant un temps bien court, les seuls témoins de la rencontre cométaire, à part quelques exceptionnels énergiques, qui osèrent encore regarder le cataclysme derrière les vitres des hautes fenêtres des appartements supérieurs.

Le calcul indiquait que le globe terrestre devait pénétrer dans le sein de la comète comme un boulet dans une masse nuageuse et que, à partir du premier contact des zones extrêmes de l’atmosphère cométaire avec celles de l’atmosphère terrestre, la traversée durerait quatre heures et demie, ce dont il est facile de se rendre compte puisque la comète – étant environ soixante-cinq fois plus large que la Terre en diamètre – devait être traversée non centralement, mais à un quart de la distance du centre, à la vitesse de 173000 kilomètres à l’heure. Il y avait environ quarante minutes que le premier contact avait eu lieu, lorsque la chaleur de l’incandescente fournaise et l’horrible odeur de soufre devinrent tellement suffocantes que quelques instants de plus de ce supplice allaient, sans rémission, arrêter toute vie dans son cours. Les astronomes eux-mêmes se traînèrent dans l’intérieur des observatoires, qu’ils cherchèrent à fermer hermétiquement, et descendirent aussi dans les caves ; seule, à Paris, la jeune calculatrice, avec laquelle nous avons fait connaissance, resta quelques secondes de plus sur la terrasse, assez pour assister à l’irruption d’un bolide formidable, quinze ou vingt fois plus gros que la Lune en apparence, et qui se précipitait vers le sud avec la vitesse de l’éclair. Mais les forces manquaient pour toutes les observations. On ne respirait plus. À la chaleur et à la sécheresse destructives de toute fonction vitale, s’ajoutait l’empoisonnement de l’atmosphère par le mélange de l’oxyde de carbone qui commençait à se produire.

Les oreilles tintaient d’une sorte de glas sonore intérieur, les cS_urs précipitaient leurs battements avec violence, et toujours cette odeur de soufre irrespirable ! En même temps, une pluie de feu s’abattit du haut des cieux, une pluie d’étoiles filantes et de bolides dont l’immense majorité n’arrivaient pas jusqu’au sol, mais dont un grand nombre toutefois éclataient comme des bombes et vinrent traverser les toits, et l’on s’aperçut que des incendies s’allumaient de toutes parts. Le ciel s’enflamma. Au feu du ciel répondaient maintenant les feux de la Terre, comme si une armée d’éclairs eût soudain embrasé le monde. Des coups de tonnerre étourdissants se succédaient sans interruption, venant d’une part de l’explosion des bolides, et d’autre part d’un orage immense dans lequel il semblait que toute la chaleur atmosphérique se fût transformée en électricité. Un roulement continu, rappelant celui de tambours lointains, emplissait les oreilles d’un long ronflement sourd, entrecoupé de chocs horripilants et de sinistres sifflements de serpents ; et puis c’étaient des clameurs sauvages, le hurlement d’une immense chaudière qui bout, des explosions violentes, des canonnades répétées, des plaintes du vent, des heu ! heu ! gémissants, des secousses du sol comme si la Terre s’effondrait. La tempête devint à ce moment si épouvantable, si étrange, si féroce, que l’Humanité se trouva cataleptisée, muette de terreur, annihilée, puis, finalement, aussi tranquille qu’une feuille morte que le vent va emporter. C’était bien, cette fois, la fin de tout. Chacun se résigna, sans chercher un seul instant aucun secours, à être enseveli sous les ruines de l’universel incendie. Une suprême étreinte embrassa les corps de ceux qui ne s’étaient pas quittés et qui n’aspiraient plus qu’à la consolation de mourir ensemble.

Mais le gros de l’armée céleste avait passé, et une sorte de raréfaction, de vide s’était produite dans l’atmosphère, peut-être à la suite d’explosions météoriques, car tout d’un coup les vitres des maisons éclatèrent, projetées au dehors, et les portes s’ouvrirent d’elles-mêmes. Une tempête formidable souffla, accélérant l’incendie et ranimant les humains qui, du même coup aussi, revinrent à la vie et sortirent du cauchemar. Puis ce fut une pluie diluvienne…

… « Demandez le XXVe Siècle ! L’écrasement du pape et de tous les évêques. La chute de la comète à Rome. Demandez le journal ! »

Il y avait à peine une demi-heure que la tourmente céleste était passée, on commençait à remonter des caves et à se sentir revivre, on sortait insensiblement du rêve et l’on ne se rendait pas exactement compte encore des feux qui se développaient malgré la pluie diluvienne, que déjà la voix glapissante des jeunes crieurs remplissait Paris, Lyon, Marseille, Bruxelles, Londres, Vienne, Turin, Madrid, toutes les villes à peine réveillées ; c’était partout la même annonce, les mêmes cris, et, avant de songer à conjurer les incendies, tout le monde achetait le grand journal populaire à un centime, l’immense feuille de seize pages illustrées, fraîchement sortie des presses.

… « Demandez l’écrasement du pape et des cardinaux. Le Sacré Collège tué par la comète. Impossibilité de nommer un nouveau pape. Demandez le journal ! »

Et les crieurs se succédaient, et chacun désirait savoir ce qu’il y avait de vrai dans cette annonce, et chacun achetait le grand journal socialiste populaire.

Voici ce qui s’était passé.

L’Israélite américain avec lequel nous avons déjà fait connaissance, et qui avait trouvé moyen, le mardi précédent, de réaliser plusieurs milliards par la réouverture de la Bourse de Paris et de Chicago, n’avait pas désespéré de la suite des affaires, et de même qu’autrefois les monastères avaient accepté les testaments écrits en vue de la fin du monde, de même notre infatigable spéculateur avait jugé opportun de se tenir à son téléphone, descendu pour la circonstance en une vaste galerie souterraine hermétiquement fermée. Propriétaire de fils spéciaux reliant Paris aux principales villes du monde, il n’avait pas cessé de rester en communication avec elles.

Le noyau de la comète renfermait, noyés dans une masse de gaz incandescent, un certain nombre de concrétions uranolithiques dont quelques-unes mesuraient plusieurs kilomètres de diamètre. L’une de ces masses avait atteint la Terre, non loin de Rome, et les phonogrammes du correspondant romain annonçaient ce qui suit Tous les cardinaux, tous les prélats du concile étaient réunis à la fête solennelle donnée sous le dôme de Saint-Pierre pour la célébration du dogme de la divinité pontificale. On avait, fixé à l’heure sacrée de minuit la cérémonie de l’adoration. Au milieu des illuminations splendides du premier temple de la chrétienté, sous les invocations pieuses élevées dans les airs par les chants des confréries, les autels fumant des parfums de l’encens et les orgues roulant leurs sombres frémissements jusqu’aux profondeurs de l’immense église, le pape assis sur son trône d’or voyait prosterné à ses pieds son peuple de fidèles représentant la chrétienté tout entière des cinq parties du monde, et se levait pour donner à tous sa bénédiction suprême, lorsque, tombant du haut des cieux, un bloc de fer massif d’une grosseur égale à la moitié de la ville de Rome avait, avec la rapidité de l’éclair, écrasé le pape, l’église, et précipité le tout dans un abîme d’une profondeur inconnue, véritable chute au fond des enfers ! Toute l’Italie avait tremblé, et le roulement d’un effroyable tonnerre avait été entendu jusqu’à Marseille.

On avait vu le bolide de toutes les villes d’Italie, au milieu de l’immense pluie d’étoiles et de l’embrasement général de l’atmosphère. Il avait illuminé la terre comme un nouveau soleil, d’un rouge éclatant, et un immense déchirement, quelque chose d’infernal, avait suivi sa chute, comme si réellement la voûte du ciel s’était déchirée du haut en bas. (C’est ce bolide qui avait été l’objet de la dernière observation de la jeune calculatrice de l’Observatoire de Paris au moment où, malgré tout son zèle, il lui avait été impossible de rester dans l’atmosphère suffocante du cataclysme.)

Notre spéculateur recevait les dépêches, donnait ses ordres de son cabinet téléphonique et dictait les nouvelles à sensation à son journal imprimé au même moment à Paris et dans les principales villes du monde. Tout ordre lancé par lui paraissait un quart d’heure après, en tête du XXVe Siècle, à New-York, à Saint-Pétersbourg, à Melbourne comme dans les capitales voisines de Paris.

Une demi-heure après la première édition, une seconde était annoncée.

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