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La fin du monde – Camille Flammarion #24

FeuilletonsPosté par le 8/06/09 • Classé dans Feuilletons

La fin du monde – Camille Flammarion #24

CHAPITRE VII – LE CHOC (suite 2)

… » Demandez l’incendie de Paris et de presque toutes les villes de l’Europe, la fin définitive de l’Église catholique. Le pape puni de son orgueil. Rome en cendres… Demandez le XXVe Siècle, deuxième édition. »

Et, dans cette nouvelle édition, on pouvait déjà lire une dissertation très serrée, écrite par un correspondant compétent, sur les conséquences de l’anéantissement du Sacré Collège. Le rédacteur établissait que, d’après les constitutions du concile de Latran de l’an 1179, du concile de Lyon de l’an 1274, du concile de Vienne de 1312 et les ordonnances de Grégoire X et Grégoire XIII, les souverains pontifes ne peuvent être élus que par le conclave des cardinaux. Ces conciles et ces ordonnances n’avaient pas prévu le cas de la mort de tous les cardinaux à la fois. Aux termes mêmes de la juridiction ecclésiastique, aucun pape ne pouvait donc plus être nommé. Par ce fait même, l’Église n’avait plus de chef et saint Pierre n’avait plus de successeur. C’était la fin de l’Église catholique, telle qu’elle était constituée depuis tant de siècles.

… « Demandez le XXVe Siècle, quatrième édition. L’apparition d’un nouveau volcan en Italie, une révolution à Naples… Demandez le journal. »

Cette quatrième édition avait succédé à la seconde, sans souci de la troisième. Elle racontait qu’un bolide du poids de cent mille tonnes, ou davantage peut-être, s’était précipité, avec la vitesse signalée plus haut, sur la solfatare de Pouzzoles et avait traversé la croûte légère et sonore de l’ancienne arène, qui s’était effondrée ; les flammes intérieures s’étaient mises à jaillir, ajoutant un nouveau volcan au Vésuve et illuminant de leur éclat les champs Phlégréens. La révolution qui couvait sous les terreurs napolitaines avait vu là un ordre du ciel et, conduite par des moines fanatiques, commençait à piller le « Palazzo reale ».

… « Demandez le XXVe Siècle, sixième édition. L’apparition d’une nouvelle île dans la Méditerranée, les conquêtes de l’Angleterre… »

Un fragment du noyau de la comète s’était fixé dans la Méditerranée, à l’ouest de Rome, et formait une île irrégulière émergeant de 50 mètres au-dessus du niveau des flots, longue de 1500 mètres sur 700 de largeur. La mer s’était mise à bouillir tout autour et des raz de marée considérables avaient inondé les rivages. Néanmoins, il s’était trouvé justement là un Anglais qui n’avait eu d’autre souci que de débarquer en une crique de l’île nouvelle et d’escalader le rocher pour aller planter le drapeau britannique à son plus haut sommet.

Sur tous les points du monde, le journal du fameux spéculateur jeta ainsi pendant cette nuit du 13-14 juillet des millions d’exemplaires, dictés téléphoniquement du cabinet du directeur qui avait su se monopoliser toutes les nouvelles de la crise. Partout on s’était avidement précipité sur ces nouvelles, avant même de se mettre à combiner les efforts nécessaires pour éteindre les incendies. La pluie avait apporté dès les premiers moments une aide inespérée, mais les ravages matériels étaient immenses, quoique presque toutes les constructions fussent en fer. Les compagnies d’assurances invoquèrent le cas de force majeure et refusèrent de payer. D’autre part, les assurances contre l’asphyxie avaient réalisé en huit jours des fortunes colossales.

« Demandez le XXVe Siècle, dixième édition. Le miracle de Rome. Demandez le journal. »

Quel miracle ? Oh ! c’était bien simple. Le XXVe Siècle déclarait, dans cette nouvelle édition, que son correspondant de Rome s’était fait l’écho d’un bruit mal fondé, et que le bolide… n’avait rien écrasé du tout à Rome, mais était tombé assez loin de la ville. Saint-Pierre et le Vatican avaient été miraculeusement préservés. Mais le journal s’était vendu, dans tous les pays du monde, à des centaines de millions. C’était une excellente affaire.

La crise passa. Peu à peu, l’Humanité se ressaisit, tout heureuse de vivre. La nuit resta illuminée par l’étrange lueur cométaire qui planait toujours sur les têtes, par la chute des météores qui durait encore et par les incendies partout allumés. Lorsque le jour arriva, vers trois heures et demie, il y avait déjà plus de trois heures que le noyau de la comète avait heurté le globe terrestre et la tête de l’astre était passée dans le sud-ouest, mais notre planète restait encore entièrement plongée dans la queue. Le choc avait eu lieu dans la nuit du 13 au 14 juillet, à minuit dix-huit minutes de Paris, c’est-à-dire à minuit cinquante-huit de Rome, selon l’exacte prévision du Président de la Société astronomique de France dont nos lecteurs n’ont peut-être pas oublié l’affirmation.

Tandis que la plus grande partie de l’hémisphère terrestre tourné vers la comète à l’heure de la rencontre avait été frappée par la constrictante sécheresse, la suffocante chaleur, l’infecte odeur sulfureuse et la stupeur léthargique résultant de la résistance apportée au cours de l’astre par l’atmosphère, de l’électrisation sursaturée de l’ozone et du mélange du protoxyde d’azote avec l’air supérieur, l’autre hémisphère terrestre était resté a peu près indemne, à part les troubles atmosphériques inévitables déterminés par la rupture d’équilibre. Les baromètres enregistreurs avaient tracé des courbes fantastiques, avec des montagnes et des abîmes. Heureusement, la comète n’avait fait que frôler la Terre, et le choc était loin d’avoir été central. Sans doute même l’attraction du globe terrestre avait-elle énergiquement agi dans la chute des bolides sur l’Italie et la Méditerranée. Dans tous les cas, l’orbite de la comète fut entièrement transformée par cette perturbation, tandis que la Terre et la Lune continuèrent tranquillement leur course autour du Soleil, comme si rien ne s’était passé. De parabolique, l’orbite de la comète devint elliptique, avec son aphélie voisin du point de l’écliptique où elle avait été capturée par l’attraction de notre planète.

Lorsqu’on fit plus tard la statistique des victimes de la comète, il se trouva que le nombre des morts s’élevait au quarantième de la population européenne. À Paris seulement, qui s’étendait sur une partie des anciens départements de la Seine et de Seine-et-Oise et comptait neuf millions d’habitants, il y avait eu pendant cet inoubliable mois de juillet plus de deux cent mille morts, qui se répartissaient ainsi :

  • Semaine finissant le 7 juillet : 7750
  • Journée du dimanche 8 juillet : 1648
  • Lundi 9 : 1975
  • Mardi 10 : 1917
  • Mercredi 11 : 2465
  • Jeudi 12 : 10098
  • Vendredi 13 : 100842
  • Samedi 14 : 81067
  • Dimanche 15 : 11425
  • Lundi 16 : 3783
  • Mardi 17 : 1893
  • Les cinq jours suivants (moyenne de chacun) : 980
  • Après le 22 (moyenne normale) : 369
  • TOTAL du 1er au31 juillet : 230084

La mortalité avait triplé dès avant la semaine sinistre et avait quintuplé dans la journée du 9. La progression s’était arrêtée à la suite des séances de l’Institut qui avaient tranquillisé les esprits et calmé les imaginations affolées ; elle avait même manifesté un sensible mouvement de rétrocession dans la journée du mardi. Malheureusement, avec l’approche de l’astre menaçant, la panique avait repris de plus belle dès le lendemain et la mortalité avait sextuplé sur la moyenne normale : la plupart des constitutions faibles y avaient passé. Le jeudi 12, à l’approche de la date fatale, avec les privations de tout genre, l’absence d’alimentation et de sommeil, la transpiration cutanée, la fièvre de tous les organes, la surexcitation cardiaque et les congestions cérébrales, la mortalité avait atteint, à Paris seulement, le chiffre désormais disproportionné de dix mille. Quant à l’attaque générale de la nuit du 13 au 14, dessiccation du larynx, empoisonnement de l’air par l’oxyde de carbone, congestions pulmonaires, entassements dans les caves, anesthésie des organes respiratoires, arrêt dans la circulation du sang, les victimes avaient été plus nombreuses que celles des anciennes batailles rangées, et c’est à plus de cent mille que s’était élevé le chiffre des morts. Une partie des êtres frappés mortellement vécurent jusqu’au lendemain, et même un certain nombre prolongèrent encore pendant plusieurs jours une vie désormais condamnée. Ce n’est guère qu’une quinzaine de jours après le cataclysme que la moyenne normale se rétablit. Pendant ce mois désastreux dix-sept mille cinq cents enfants étaient nés à Paris ; mais presque tous étaient morts, comme empoisonnés, leurs petits corps tout bleus.

La statistique médicale, défalquant du total général la moyenne normale calculée sur le taux alors hygiéniquement atteint de 15 morts par an pour mille habitants, soit de 135000 par an ou 369 par jour, et retranchant du nombre précédent le chiffre de 11439, citoyens qui seraient morts sans la comète, attribua naturellement à celle-ci la différence des deux nombres, soit deux cent dix-huit mille environ.

Sur ce nombre, la maladie qui avait fait le plus de victimes avait été : par syncopes, ruptures d’anévrisme ou congestions cérébrales.

Mais ce cataclysme n’amena point la fin du monde. Les vides ne tardèrent pas à se réparer par une sorte de surcroît de vitalité humaine, comme il arrivait autrefois après les guerres ; la Terre continua de tourner dans la lumière solaire, et l’humanité continua de s’élever vers de plus hautes destinées.

La Comète avait surtout été le prétexte de toutes les discussions possibles sur ce grand et capital sujet de LA FIN DU MONDE.

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