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La fin du monde – Camille Flammarion #6

FeuilletonsPosté par le 7/13/09 • Classé dans Feuilletons

La fin du monde   Camille Flammarion #6

CHAPITRE III – LA SÉANCE DE L’INSTITUT (suite)

Ainsi parla l’illustre astronome. Son calme philosophique, la finesse de son esprit, son désintéressement apparent du danger, tout contribua à tranquilliser l’auditoire, sans peut-être, toutefois, le convaincre entièrement. Il ne s’agissait plus de la fin totale des choses, mais d’une catastrophe à laquelle, en définitive, on pourrait probablement échapper. On commençait à se communiquer ses impressions en mille conversations particulières ; les commerçants et les hommes politiques eux-mêmes paraissaient avoir exactement compris les arguments de la science, lorsque, sur une invitation partie du Bureau, on vit arriver lentement à la tribune le Président de l’Académie de médecine.

C’était un homme grand, sec, mince, tout d’une pièce, à figure blême, l’aspect ascétique, le visage saturnien, le crâne chauve, avec des favoris gris coupés ras. Sa voix avait quelque chose de caverneux, et tout son aspect rappelait plutôt à l’esprit la présence d’un employé des pompes funèbres, que celle d’un médecin animé de l’espérance de guérir ses malades. Sa conviction sur l’état des choses était bien différente de celle de l’astronome, et l’on put s’en apercevoir dès les premières paroles qu’il prononça.

« Messieurs, dit-il, je serai aussi bref que le savant éminent que nous venons d’entendre, quoique j’aie passé de longues veilles à analyser dans leurs plus minutieux détails les propriétés de l’oxyde de carbone. C’est de ce gaz que je vais vous entretenir, puisqu’il est acquis à la science qu’il domine dans la comète et que la rencontre avec la Terre est inévitable.

« Ses propriétés sont désastreuses : pourquoi ne pas l’avouer ? Il suffit d’une quantité infinitésimale mélangée à l’air respirable pour arrêter en trois minutes le fonctionnement normal des poumons et pour suspendre la vie.

« Tout le monde sait que l’oxyde de carbone (en chimie CO) est un gaz permanent, sans odeur, sans couleur et sans saveur, à peu près insoluble dans l’eau. Sa densité comparée à celle de l’air est 0, 96. Il brûle à l’air en produisant de l’anhydride carbonique avec une flamme bleue très peu éclairante. C’est comme un feu funèbre.

« L’oxyde de carbone a une tendance perpétuelle à absorber l’oxygène (l’orateur appuya fortement sur ces derniers mots). Dans les hauts fourneaux, par exemple, le charbon se transforme en oxyde de carbone au contact d’une quantité d’air insuffisante, et c’est ensuite cet oxyde qui réduit le fer à l’état métallique en s’emparant de l’oxygène auquel il était d’abord combiné.

« Au soleil, l’oxyde de carbone se combine avec le chlore et donne naissance à un oxychlorure (chlorure de carbonyle COCL2 qui a une odeur désagréable et suffocante et qui affecte l’état gazeux.

« Le fait qui mérite ici la plus grave attention est que ce gaz est l’un des plus vénéneux qui existent. Il est beaucoup plus toxique que l’acide carbonique. En se fixant sur l’hémoglobine, il diminue la capacité respiratoire du sang, et des doses même très minimes, en s’accumulant dans le globule rouge, entravent, à un degré disproportionné en apparence avec les causes, l’aptitude du sang à s’oxygéner. Ainsi, tel sang qui absorbe 23 à 25 centimètres cubes d’oxygène pour 100 volumes n’en absorbe plus que moitié dans une atmosphère qui contient moins d’un millième d’oxyde de carbone. Un dix-millième est déjà délétère, et la capacité respiratoire du sang diminue sensiblement. Il se produit, je ne dirai pas asphyxie simple, mais empoisonnement du sang, presque instantané ! L’oxyde de carbone agit directement sur les globules du sang, se combine avec eux et les rend inaptes à entretenir la vie : l’hématose, la transformation du sang veineux en sang artériel, est suspendue. Trois minutes suffisent pour amener la mort. La circulation du sang s’arrête ; le sang veineux noir emplit les artères comme les veines ; les vaisseaux veineux, surtout ceux du cerveau, sont gorgés ; la substance cérébrale est piquetée ; la langue, à sa base, la gorge, la trachée-artère, les bronches sont rougies par le sang, et bientôt le cadavre tout entier présente une coloration violacée caractéristique provenant de cette suspension de l’hématose.

« Mais, messieurs, ce ne sont pas seulement les propriétés délétères de l’oxyde de carbone qui sont à redouter : la seule tendance de ce gaz à absorber l’oxygène suffirait déjà pour amener des conséquences funestes. Supprimez, que dis-je ? diminuez seulement l’oxygène, et vous amenez l’extinction du genre humain. Tout le monde connaît ici l’une des innombrables histoires qui marquent les époques de barbarie où les hommes s’entre-assassinaient légalement sous prétexte de gloire et de patriotisme ; c’est un simple épisode de l’une des guerres des Anglais dans les Indes. Permettez-moi de vous le rappeler.

« Cent quarante-six prisonniers avaient été enfermés dans une pièce qui n’avait d’autre ouverture que deux petites fenêtres prenant jour sur une galerie. Le premier effet qu’éprouvèrent ces malheureux fut une sueur abondante et continuelle, suivie d’une soif insupportable et bientôt d’une grande difficulté dans la respiration. Ils essayèrent divers moyens pour être moins à l’étroit et se procurer de l’air ; ils enlevèrent leurs vêtements, agitèrent l’air avec leurs chapeaux, et prirent enfin le parti de se mettre à genoux tous ensemble et de se relever simultanément au bout de quelques instants ; mais chaque fois plusieurs d’entre eux, manquant de force, tombaient, et étaient foulés aux pieds par leurs compagnons… Ils mouraient, asphyxiés, dans une atroce agonie. Avant minuit, c’est-à-dire durant la quatrième heure de leur réclusion, tous ceux qui étaient encore vivants et qui n’avaient point respiré aux fenêtres un air moins infect étaient tombés dans une stupeur léthargique ou dans un effroyable délire. Quand, quelques heures plus tard, la prison fut ouverte, vingt-trois hommes seulement en sortirent vivants ; ils étaient dans un état véritablement effroyable, semblant sortir à peine de la mort à laquelle ils venaient d’échapper.

« Je pourrais ajouter mille autres exemples à celui-là. Ce serait fort inutile, puisque le doute ne peut pas exister. Je déclare donc, messieurs, que, d’une part, l’absorption par l’oxyde de carbone d’une quantité plus ou moins grande de l’oxygène atmosphérique, que, d’autre part, les propriétés si puissamment vénéneuses de ce même gaz sur les globules vitaux du sang, me paraissent devoir donner à la rencontre de l’immense masse cométaire avec notre globe – lequel doit rester pendant plusieurs heures plongé dans son sein – je déclare, dis-je, que cette rencontre fatale est d’une gravité dont les conséquences peuvent être absolument désastreuses. On verra dans les rues les malheureux mortels chercher inutilement de l’air respirable et tomber morts d’asphyxie. Je ne puis trouver, pour ma part, aucune chance de salut.

« Et je n’ai pas parlé de la transformation du mouvement en chaleur et des résultats mécaniques et chimiques du choc. Je laisse ce côté de la question à la compétence du Secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, ainsi que du savant Président de la Société astronomique de France, qui ont fait d’importants calculs à cet égard. Pour moi, je le répète, l’humanité terrestre est en danger de mort, et je vois non pas une, mais deux, trois et quatre causes mortelles prêtes à fondre sur elle. Ce serait un miracle qu’elle en réchappât. Et depuis bien des siècles personne ne compte plus sur les miracles. »

Ce discours prononcé avec l’accent de la conviction, d’une voix forte, calme, sombre, rejeta l’auditoire tout entier dans l’état dont la première allocution avait eu le don de le faire sortir. La certitude du cataclysme prochain se peignit sur tous les visages ; les uns étaient devenus jaunes et presque verts ; les autres, subitement colorés d’un rouge écarlate, semblaient tout prêts pour l’apoplexie ; un très petit nombre d’auditeurs paraissaient avoir conservé leur sang-froid, gardé quelque scepticisme ou pris philosophiquement leur parti. Un immense murmure emplissait la salle, chacun faisant part à son voisin de ses réflexions, généralement plus optimistes que sincères : personne n’aime paraître avoir peur.

Le Président de la Société astronomique de France se leva à son tour et se dirigea vers la tribune. Les conversations particulières s’arrêtèrent aussitôt. Voici les passages essentiels de son discours : l’exorde, le centre et la péroraison :

« Mesdames, messieurs, d’après les exposés que nous venons d’entendre, il ne peut rester aucun doute dans l’esprit de personne sur la certitude de la rencontre de la comète avec la Terre et sur les dangers de cette rencontre. Nous devons donc nous attendre pour samedi…

« – Pour vendredi, interrompit une voix au Bureau même de l’Institut.

« – Pour samedi, continua l’orateur sans s’interrompre, à un événement extraordinaire absolument nouveau dans l’histoire de l’humanité.

Je dis samedi, quoique tous les journaux annoncent la rencontre pour vendredi, parce que la chose ne pourra se produire que le 14 juillet. Nous avons passé toute la nuit dernière, notre savante collègue et moi, à comparer les observations d’Asie et d’Amérique, et nous avons trouvé une erreur de transmission téléphonographique. »

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