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La fin du monde – Camille Flammarion #7

FeuilletonsPosté par le 7/14/09 • Classé dans Feuilletons

La fin du monde   Camille Flammarion #7

CHAPITRE III – LA SÉANCE DE L’INSTITUT (suite 2)

Cette affirmation produisit une agréable détente dans l’esprit de l’auditoire ; ce fut comme un léger rayon de lumière au milieu d’une nuit sombre. Un jour de répit, c’est énorme pour un condamné à mort. Déjà des velléités de projets commençaient à s’agiter dans les cerveaux : la catastrophe était reculée, c’était une sorte de grâce. On ne songeait pas que cette diversion purement cosmographique ne portait que sur la date et non sur le fait même de la rencontre. Mais les moindres nuances jouent un grand rôle dans les impressions du public. Et puis…. ce n’était plus le vendredi 13.

« Voici, du reste, fit-il, en allant au tableau, quelle est l’orbite définitive de la comète, calculée sur toutes les observations. »

Et l’orateur traça au tableau les chiffres suivants :

  • Passage au périhélie : août 11, à 0h 45m 44s.
  • Longitude du périhélie : 52°43’25 ».
  • Distance périhélie : 0,76017.
  • Inclinaison : 103°18’35 .
  • Longitude du nS_ud ascendant : 112° 54′ 40 »

« La comète, reprit-il, coupera l’écliptique à l’aller, au nS_ud descendant, le 13 juillet après minuit, exactement le 14 juillet à 0h18m23s, juste au moment du passage de la Terre par le même point. L’attraction de la Terre avancera la rencontre de trente secondes seulement.

« L’événement sera, sans contredit, extraordinaire, mais je ne crois pas non plus qu’il doive offrir le tragique caractère qui vient de nous être dépeint et qu’il puisse amener vraiment l’empoisonnement du sang, l’asphyxie de toutes les poitrines humaines. Cette rencontre offrira plutôt, me semble-t-il, l’aspect brillant d’un feu d’artifice céleste, car, l’arrivée de ces masses solides et gazeuses dans l’atmosphère ne pourra se, produire sans que le mouvement ainsi arrêté se transforme en chaleur : un embrasement sublime des hauteurs sera sans doute le premier phénomène de la rencontre, et des millions d’étoiles filantes sembleront émaner d’un même point radiant.

« La quantité de chaleur ne peut manquer d’être considérable. Toute étoile filante, aussi minime qu’elle soit, qui arrive dans les hauteurs de notre atmosphère avec une vitesse cométaire, y devient immédiatement si chaude qu’elle brûle et se consume. Vous savez, messieurs, que l’atmosphère terrestre s’étend fort loin dans l’espace, tout autour de notre planète ; elle n’est pas sans limites, comme le soutiennent certaines hypothèses, puisque la Terre tourne sur elle-même et autour du Soleil : sa limite mathématique est la hauteur à laquelle la force centrifuge engendrée par le mouvement de rotation diurne devient égale à la pesanteur ; cette hauteur, c’est 6, 64, si nous représentons par le demi-diamètre équatorial du globe, de 6378310 mètres. La limite maximum de hauteur de l’atmosphère est donc de 35973 kilomètres.

« Je ne veux pas ici faire de mathématiques. Mais l’auditoire qui m’écoute est trop instruit pour ne pas connaître l’équivalent mécanique de la chaleur. Tout corps arrêté dans son mouvement produit une quantité de chaleur qui s’exprime en calories par la formule. mv2/8338, dans laquelle m est la masse du corps en kilogrammes et v sa vitesse en mètres par seconde. Par exemple, un corps pesant 8338 kilogrammes et avançant de 1 mètre par seconde développerait par son arrêt juste une calorie, c’est-à-dire la, quantité de chaleur suffisante pour élever de 1 degré la température de 1 kilogramme d’eau.

« Si la vitesse de ce corps était de 500 mètres par seconde, son arrêt produirait 250000 fois plus de chaleur, assez pour élever de zéro à 30 degrés la température d’une masse d’eau égale à lui-même.

« Si elle était de 5000 mètres, la chaleur produite serait 5 millions de fois plus grande.

« Or vous savez, messieurs, que la rencontre d’une comète avec la Terre peut atteindre la vitesse de 72000 mètres. À ce taux, la proportion s’élève à 5 milliards de degrés !

« C’est là un maximum, et, ajouterai-je, un nombre pour ainsi dire inconcevable. Mais, messieurs, prenons un minimum, si vous le voulez ; admettons que les chocs se produisent, non pas directement, de face, mais plus ou moins obliquement, et que la vitesse moyenne ne soit que de 30000 mètres. Chaque kilogramme d’un bolide développe dans ce cas 107946 unités de chaleur lorsque, par la résistance de l’air, la vitesse a été réduite à zéro. En d’autres fermes, il a développé une chaleur capable de porter de zéro à 100 degrés, c’est-à-dire de la glace à l’eau bouillante, un poids de 1079 kilogrammes d’eau. Un uranolithe de 2000 kilogrammes arrivant à terre avec une vitesse annulée par cette résistance de l’air aurait développé assez de chaleur pour porter à 3000 degrés une colonne d’air de 30 mètres carrés de section et de toute la hauteur de notre atmosphère, ou pour élever de zéro à 30 degrés une colonne de 3000 mètres carrés.

Ces calculs, que je vous prie d’excuser, étaient nécessaires pour montrer que la conséquence immédiate de la rencontre sera une énorme quantité de chaleur, un échauffement considérable de l’air. C’est, d’ailleurs, ce qui arrive en petit dans les chutes de bolides isolés. L’uranolithe est fondu, vitrifié sur toute sa surface et porte une sorte de couche de vernis ; mais sa chute s’est effectuée si rapidement qu’il n’a pas eu le temps de s’échauffer intérieurement : si on le casse, on trouve l’intérieur absolument glacé. C’est l’air traversé qui s’est échauffé.

« L’un des résultats les plus curieux de l’analyse que je viens d’avoir l’honneur de résumer devant vous est que les masses solides plus ou moins grosses que l’on croit distinguer au télescope dans le noyau de la comète éprouveront une telle résistance en traversant notre atmosphère que, à moins de cas exceptionnels, elles n’arriveront pas entières jusqu’au sol, mais éclatées en menus morceaux. Il y a compression de l’air en avant du bolide, vide en arrière, échauffement extérieur et incandescence du corps en mouvement, bruit violent produit par la précipitation de l’air venant combler le vide, roulement de tonnerre, explosions, désagrégations, chute des matériaux métalliques assez denses pour avoir résisté, et évaporation des autres. Un bolide de soufre, de phosphore, d’étain ou de zinc flamberait et s’évaporerait longtemps avant d’atteindre les couches inférieures de notre atmosphère.

« Quant aux étoiles filantes, si, comme il le semble, il y en a là une véritable nuée, elles ne produiront que l’effet d’un prodigieux feu d’artifice renversé.

« Si donc nous avons à craindre, ce n’est pas, à mes yeux, la pénétration dans notre atmosphère de la masse gazeuse d’oxyde de carbone, quelle qu’elle soit, mais l’élévation considérable de température qui ne peut manquer d’être amenée par la transformation du mouvement en chaleur.

« Dans ce cas, le salut serait peut-être de se réfugier sur l’hémisphère terrestre opposé à celui qui doit recevoir en plein le choc de la comète. L’air est fort mauvais conducteur de la chaleur. »

Le Secrétaire perpétuel de l’Académie se leva à son tour. Digne successeur des Fontenelle et des Arago, à une profonde science acquise il joignait les qualités d’un écrivain élégant et d’un orateur agréable, et s’élevait parfois même à de grandes hauteurs d’éloquence.

À la savante théorie que vous venez d’entendre, dit-il, je n’ai rien à ajouter, sinon l’application qu’on en pourrait faire à quelque comète déjà connue. On a rappelé, ces jours-ci, l’exemple de la comète de 1811. Eh bien, supposons qu’une comète de mêmes dimensions que celle-là nous arrive précisément de face dans notre cours circulaire autour du Soleil. Le boulet terrestre pénétrerait dans la nébulosité cométaire sans éprouver, sans doute, de résistance bien sensible. En admettant même que cette résistance fût très faible et que la densité du noyau de la comète fût négligeable, pour traverser cette tête cométaire de 1800000 kilomètres de diamètre, notre globe n’emploierait pas moins de vingt-cinq mille secondes, soit quatre cent dix-sept minutes, soit six heures cinquante-sept minutes, ou, en nombre rond, sept heures… avec cette vitesse cent vingt fois plus grande que celle d’un boulet de canon, et, en continuant de tourner sur elle-même, dans son mouvement diurne. La rencontre commencerait vers six heures du matin pour le méridien d’avant.

« Un pareil plongeon dans l’océan cométaire, quelque éthéré que puisse être cet océan céleste, ne saurait se produire sans amener, comme première et immédiate conséquence, en vertu des principes thermodynamiques que l’on vient de vous rappeler, une élévation de température telle que, vraisemblablement, toute notre atmosphère prendrait feu ! Il me semble que dans ce cas particulier le danger serait des plus graves.

« Mais ce serait un beau spectacle pour les habitants de Mars, ou mieux encore pour ceux de Vénus. Oui, ce serait là un spectacle céleste vraiment admirable, analogue, mais en plus merveilleux pour des voisins, aux curieuses conflagrations d’astres temporaires que nous avons déjà observées dans le ciel.

L’oxygène de l’air aurait beau jeu pour alimenter l’incendie. Mais il y a un autre gaz, auquel les physiciens ne pensent pas souvent, par la raison fort simple qu’ils ne l’ont jamais trouvé dans leurs analyses, c’est l’hydrogène. Que sont devenues toutes les quantités d’hydrogène émanées du sol terrestre depuis les millions d’années des temps préhistoriques ? La densité de ce gaz étant seize fois plus faible que celle de l’air, tout cela est monté là-haut et forme sans doute autour de notre atmosphère aérienne une enveloppe atmosphérique hydrogénée très raréfiée. En vertu de la loi de diffusion des gaz, une grande partie de cet hydrogène a dû se mélanger intimement avec l’air, mais les couches raréfiées supérieures ne doivent pas moins en contenir en grande proportion. C’est là que s’allument les étoiles filantes et sans doute les aurores boréales, à plus de cent kilomètres de hauteur. Remarquons à ce propos que l’oxygène de l’air recevant le choc de la comète carbonée suffirait amplement pour alimenter le feu céleste.

La fin du monde arriverait donc ainsi par l’incendie atmosphérique. Pendant près de sept heures, ou plutôt pendant un temps plus long, car la résistance : cométaire ne peut, pas être nulle, il y aurait transformation perpétuelle du mouvement en chaleur. Hydrogène et oxygène flamberaient, combinés avec le carbone de la comète. L’air s’élèverait à une température de plusieurs centaines de degrés ; les bois, les jardins, les plantes, les forêts, les demeures humaines, les édifices, les villes et les villages, tout serait rapidement consumé ; la mer, les lacs et les fleuves se mettraient à bouillir ; les hommes et les animaux, envahis par cette brûlante haleine de la comète, mourraient asphyxiés avant d’être brûlés, les poumons haletants ne respirant plus que du feu.

« Presque aussitôt tous les cadavres seraient carbonisés, incinérés et, dans l’immense incendie céleste, seul l’ange incombustible de l’Apocalypse pourrait faire entendre, dans le son déchirant de la. trompette, l’antique chant mortuaire tombant lentement du ciel comme un glas funèbre :

Dies irae, dies illa

Solvet saeclum : in favilla !

« Voilà ce qui pourrait arriver si une comète comme celle de 1811 rencontrait la Terre. »

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