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La fin du monde – Camille Flammarion #5

FeuilletonsPosté par le 7/10/09 • Classé dans Feuilletons

La fin du monde   Camille Flammarion #5

CHAPITRE III – LA SÉANCE DE L’INSTITUT

Facevano un tumulto, il qual s’aggira

Sempre in quell’aria senza tempo tinta,

Come l’arena quando : il turbo spire.

Drame, L’Inferno. III, 10.

Jamais, de mémoire d’homme, l’immense hémicycle construit à la fin du vingtième siècle n’avait été envahi par, une foule aussi pressée. Il eût été mécaniquement impossible d’y ajouter une seule personne. L’amphithéâtre, les loges, les tribunes, la corbeille, les allées, les escaliers, les couloirs, les embrasures de portes, tout, jusqu’aux marches du bureau, tout était couvert d’auditeurs, assis ou debout. On y remarquait le Président des États Unis d’Europe, directeur de la République française, le Directeur de la République italienne et celui de la République d’Ibérie, l’ambassadrice générale des Indes, les ambassadeurs des Républiques britannique, allemande, hongroise et moscovite, le roi du Congo, le président du Comité des Administrateurs, tous les ministres, le préfet de la Bourse internationale, le cardinal-archevêque de Paris, la Directrice générale de la Téléphonoscopie, le président du Conseil des aéronefs et chemins électriques, le Directeur du Bureau international de la Prévision du temps, les principaux astronomes, chimistes, physiologistes et médecins de la France entière, un grand nombre d’Administrateurs des affaires de l’État (ce qu’on appelait autrefois députés ou sénateurs), plusieurs écrivains et artistes célèbres, en un mot un ensemble rarement réuni des représentants de la science, de la politique, du commerce, de l’industrie, de la littérature, de toutes les formes de l’activité humaine. Le Bureau était au complet : président, vice-présidents, secrétaires perpétuels, orateurs inscrits ; mais ils n’étaient plus costumés comme autrefois d’un habit vert perroquet, ni affublés de chapeaux à claque et d’épées antiques : ils portaient simplement le costume civil, et depuis deux siècles et demi toutes les décorations européennes avaient été supprimées ; celles de l’Afrique centrale étaient au contraire des plus luxueuses.

Les singes domestiqués, qui remplaçaient depuis un demi-siècle déjà les serviteurs humains devenus introuvables, se tenaient aux portes, plutôt par obéissance aux règlements que pour vérifier les cartes d’entrée, car longtemps avant l’heure l’envahissement avait été irrésistible.

Le Président ouvrit la séance en ces termes[2] :

« Mesdames, Messieurs,

« Vous connaissez tous le but suprême de notre réunion. Jamais, certainement, l’humanité n’a traversé une phase pareille à celle que nous subissons en ce moment. Jamais, en particulier, cette salle antique du vingtième siècle n’a réuni pareil auditoire. Le grand problème de la fin du monde est, depuis quinze jours surtout, l’objet unique de la discussion et de l’étude des savants. Ces discussions, ces études vont être exposées ici. Je donne immédiatement la parole à M. le Directeur de l’Observatoire. »

L’astronome se leva aussitôt, tenant quelques notes à la main. Il avait la parole facile, la voix agréable, la figure jovienne, le geste sobre, le regard très doux. Son front était vaste, et une magnifique chevelure blanche toute bouclée encadrait sa tête. C’était un homme d’érudition et de littérature autant que de science, et sa personne entière inspirait la sympathie en même temps que le respect. Son caractère était manifestement optimiste, même dans les circonstances les plus graves. À peine eut-il dit quelques mots, que les physionomies se transformèrent, de lugubres et altérées devenant subitement calmes et rassérénées.

Mesdames, fit-il dès le début, c’est à vous que je m’adresse les premières, en vous suppliant de ne plus trembler de la sorte devant une menace qui pourrait bien n’être pas aussi terrible qu’elle le paraît. J’espère vous convaincre tout à l’heure, par les arguments que j’aurai l’honneur d’exposer devant vous, que la comète dont l’humanité entière attend la prochaine rencontre n’amènera pas la ruine totale de la création terrestre. Sans doute, nous pouvons, nous devons même nous attendre à quelque catastrophe ; mais quant à la fin du monde, vraiment, tout nous conduit à penser que ce n’est pas ainsi qu’elle arrivera. Les mondes meurent de vieillesse et non d’accident, et vous savez mieux que moi, mesdames, que le monde est loin d’être vieux.

« Messieurs, je vois ici des représentants de toutes les sphères sociales, depuis-les plus élevées jusqu’aux plus humbles. On s’explique parfaitement que, devant une menace aussi apparente de la destruction de la vie terrestre, toutes les affaires aient absolument cessé. Cependant, personnellement, je vous avoue que, si la Bourse n’était pas fermée, et si j’avais jamais eu le malheur d’y faire des affaires, je n’hésiterais pas à acheter aujourd’hui les titres de rentes si subitement tombés au minimum. »

Cette phrase n’était pas finie qu’un fameux Israélite américain, prince de la finance, directeur du journal le XXVe Siècle, qui occupait l’un des gradins supérieurs de l’amphithéâtre, se fit un passage, on ne sait comment, à travers les rangs successifs, se précipita et roula comme une boule jusqu’au couloir d’une petite porte de sortie, par laquelle il disparut.

Un instant interrompu par cet effet inattendu d’une réflexion purement scientifique, l’orateur reprit son discours.

« Notre sujet, dit-il, peut se diviser en trois points : 1° La comète rencontrera-t-elle sûrement la Terre ? Dans l’affirmative nous aurons à examiner : 2° quelle est sa nature, et 3° quels pourront être les effets du choc. Je n’ai pas besoin de faire remarquer à l’auditoire éclairé qui m’écoute que les mots fatidiques si souvent prononcés depuis quelque temps « Fin du monde » signifient uniquement « Fin de la Terre », laquelle terre est, d’ailleurs, sans contredit, le monde qui nous intéresse le plus.

« Si nous pouvions répondre négativement au premier point, il serait à peu près superflu de nous, occuper des deux autres, dont l’intérêt deviendrait tout à fait secondaire.

« Malheureusement, je dois reconnaître que les calculs astronomiques sont ici comme d’habitude d’une exactitude scrupuleuse. Oui, la comète doit rencontrer la Terre et, avec une vitesse considérable, puisqu’elle doit nous arriver presque de face dans notre translation annuelle autour du Soleil. La vitesse de la Terre est de 29460 mètres par seconde ; celle de l’astre cométaire est de 41660 mètres dans la même unité de temps, plus l’accélération due à l’attraction de notre planète. Donc le choc se produirait à la vitesse de 72000 mètres pendant la première seconde, si la comète arrivait justement de face. Mais elle arrivera un peu obliquement.

« Le choc est inévitable, avec toutes ses conséquences. Mais, je vous en prie, que l’auditoire, ne se trouble pas ainsi !… Ce choc ne prouve rien en lui-même. Si l’on calculait, par exemple, qu’un train de chemin de fer doit rencontrer une nuée de moucherons, cette prédiction n’inquiéterait pas sensiblement les voyageurs. Il pourrait en : être de même pour la rencontre de notre globe avec cet astre gazeux. Veuillez me permettre d’examiner tranquillement les deux autres points.

« Et d’abord, quelle est la nature de la comète ?

« Tout le monde ici le sait déjà : elle est gazeuse et principalement composée d’oxyde de carbone. À la température de l’espace (273 degrés au-dessous de zéro) ce gaz, invisible dans les conditions terrestres, est à l’état de brouillard et même de poussière solide. La comète en est comme saturée. Ici encore, je ne contredirai en quoi que ce soit les découvertes de la science.

Cet aveu amena une nouvelle contraction douloureuse sur la plupart des visages, et l’on entendit çà et là de longs soupirs.

« Mais, messieurs, reprit l’astronome, en attendant que l’un de nos éminents collègues de la section de physiologie ou de l’Académie de médecine veuille bien nous démontrer que la densité de la comète est assez grande pour permettre sa pénétration dans notre atmosphère respirable, je penserai que sa rencontre ne se traduira sans doute que par une jolie pluie d’étoiles filantes, et n’exercera pas une influence fatale sur la vie humaine. Il n’y a pas ici certitude ; toutefois la probabilité est très forte : peut-être pourrait-on parier un million contre un. Tout au plus les poumons faibles en seraient-ils victimes. Ce serait une sorte d’influenza, qui pourrait tripler ou quintupler le chiffre des décès quotidiens. Simple épidémie.

« Si pourtant, comme les investigations télescopiques et les photographies s’accordent à l’indiquer, si pourtant le noyau contient des masses minérales, sans doute métalliques, massives, des uranolithes mesurant plusieurs kilomètres de diamètre et pesant des millions de tonnes, on ne peut se refuser à admettre que les points sur lesquels ces masses arriveront avec la vitesse dont nous parlions tout à l’heure seront irrémédiablement écrasés. Mais pourquoi ces points seraient-ils justement habités ? Les trois quarts du globe sont couverts d’eau. Ces masses peuvent tomber dans la mer, former peut-être des îles nouvelles extraterrestres, apporter dans tous les cas des. éléments nouveaux à la science, peut-être les germes d’existences inconnues. La géodésie, la forme et le mouvement de rotation de la Terre peuvent y être intéressés ; Remarquons aussi que les déserts ne manquent pas sur le globe. Le danger existe, assurément, mais n’est pas immense.

« Outre ces masses et ces gaz, peut-être aussi les bolides dont nous parlions, arrivant avec la nuée céleste, porteraient-ils dans leurs flancs des causes d’incendie qu’ils sèmeraient un peu partout sur les continents ; la dynamite, la nitroglycérine, la panclastite, la royalite, l’impérialite même ne sont que des jeux d’enfants à côté de ce qui pourrait nous surprendre ; mais ce ne serait pas là non plus un cataclysme universel : quelques villes en cendres n’arrêtent pas l’histoire de l’humanité.

« Vous le voyez, mesdames, messieurs, de cet examen méthodique des trois points en présence, il résulte que, sans aucun doute, le danger existe et même est imminent, mais non pas aussi désolant, aussi considérable, aussi absolu qu’on le proclame. Je dirai même plus. Cette curieuse occurrence astronomique, qui fait battre tant de cS_urs et travailler tant de têtes, change à peine aux yeux du philosophe la face habituelle des choses. Chacun de nous est assuré de mourir un jour, et cette certitude ne nous empêche guère de vivre tranquillement. Comment se fait-il que la menace d’une mort un peu plus prompte trouble tous les esprits ? Est-ce le désagrément de mourir tous ensemble ? Ce devrait être plutôt une consolation pour l’égoïsme humain. Non. C’est de voir notre vie raccourcie de quelques jours pour les uns, de quelques années pour les autres, par un cataclysme stupéfiant. La vie est courte, et chacun tient à ne pas la voir diminuée d’un iota, il semble même, d’après tout ce qu’on entend, que chacun préférerait voir le monde entier crouler et rester seul vivant, plutôt que de mourir seul et de savoir le reste survivant. C’est de l’égoïsme pur. Mais, messieurs, je persiste à croire qu’il n’y aura là qu’une catastrophe partielle, qui sera du plus haut intérêt scientifique et qui laissera après elle des historiens pour la raconter. Il y aura choc, rencontre, accident local, mais rien de plus sans doute. Ce sera l’histoire d’un tremblement de terre, d’une éruption volcanique ou d’un cyclone. »

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