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La fin du monde – Camille Flammarion #4

FeuilletonsPosté par le 7/09/09 • Classé dans Feuilletons

La fin du monde   Camille Flammarion #4

CHAPITRE II – LA COMÈTE (suite)

Lorsque l’astre menaçant arriva à la distance de Mars, les craintes populaires s’aggravèrent en cessant d’être vagues, en prenant une forme définie, fondée sur une appréciation exacte et facile de cette vitesse : 34000 mètres par seconde, c’est 2040 kilomètres par minute, c’est 122400 kilomètres à l’heure !

Comme la distance de l’orbite de Mars à celle de la Terre n’est que de 76 millions de kilomètres, au taux de 122400 kilomètres à l’heure, cette distance serait franchie en six cent vingt et une heures, ou en vingt-six jours environ. Mais, à mesure qu’elle approche du Soleil, la comète va de plus en plus vite, puisque à la distance de la Terre sa vitesse est de 41660 mètres par seconde. En raison de cet accroissement de vitesse, la distance entre les deux orbites serait franchie en cinq cent cinquante-huit heures ou en vingt-trois jours six heures.

Mais la Terre ne devant pas être, au moment de la rencontre, précisément sur le point de, son orbite traversé par une ligne allant du Soleil à la comète, puisque la comète ne se précipitait pas sur le Soleil, la rencontre ne devait se produire que près d’une semaine plus tard, soit le vendredi 13 juillet, vers minuit. Nous n’avons pas besoin d’ajouter que dans une telle occurrence tous les préparatifs habituels de la « fête nationale » du 14 juillet avaient été oubliés. Fête nationale ! On n’y songeait guère. Le 14 juillet ne devait-il pas plutôt marquer le deuil universel des hommes et des choses ? Il y avait, du reste, déjà plus de cinq siècles que cet anniversaire d’une date fameuse était avec intermittences, il est vrai célébré par les Français : chez les Romains eux-mêmes, les souvenirs fêtés aux « circenses » n’avaient jamais duré aussi longtemps. On entendait dire de toutes parts que le 14 juillet avait assez vécu. Il était déjà mort quinze fois, mais ne devait plus ressusciter.

Au moment où nous parlons, on était seulement au lundi 9 juillet. Depuis cinq jours le ciel restait parfaitement beau, et toutes les nuits l’éventail cométaire planait dans l’immensité du ciel, avec sa tête, ou son noyau, bien visible, pailleté de points lumineux qui pouvaient représenter des corps solides de plusieurs kilomètres de diamètre et qui, assuraient quelques calculateurs, devaient se précipiter les premiers sur la Terre, la queue étant toujours opposée au Soleil, et, dans le cas actuel, en arrière du mouvement et sensiblement oblique. L’astre flamboyait dans la constellation des Poissons ; l’observation de la veille, 8 juillet, donnait pour sa position précise : ascension droite = 23h10m32s ; déclinaison boréale = 7°36’4 . La queue traversait tout le carré de Pégase. La comète se levait à 9h49m et planait toute la nuit dans le ciel.

Pendant les jours d’accalmie dont il vient d’être question, une sorte de revirement s’était opéré dans l’opinion générale. Un astronome ayant fait une série de calculs rétrospectifs avait établi que déjà plusieurs fois la Terre avait rencontré des comètes, et que chaque fois la rencontre s’était traduite en une inoffensive pluie d’étoiles filantes. Mais l’un de ses collègues avait répliqué que la comète actuelle était loin d’être comparable à un essaim de météores, qu’elle était gazeuse, avec un noyau composé de concrétions solides, et. il avait rappelé à ce propos les observations faites sur une fameuse comète historique, celle de 1811.

Cette comète de 1811 ne laisse pas, en effet, de justifier à certains égards des craintes non chimériques. On prit soin de rappeler ses dimensions. Sa longueur atteignait 180 millions de kilomètres, c’est-à-dire plus que la distance de la Terre au Soleil, et, à son extrémité, sa queue avait 24 millions de kilomètres de largeur. Sa tête mesurait 1800000 kilomètres de diamètre, soit cent quarante fois le diamètre de la Terre, et l’on remarquait dans cette tête nébuleuse elliptique, remarquablement régulière, un noyau brillant comme une étoile, offrant à lui seul un diamètre de200010 kilomètres. Ce noyau paraissait extrêmement dense. Elle fut observée pendant seize mois et vingt-deux jours. Mais ce qu’il y eut peut-être de plus remarquable en elle, c’est que son immense développement fut atteint sans qu’elle s’approchât du Soleil, car elle n’en arriva pas à moins de 150 millions de kilomètres. Elle demeura toujours aussi à plus de 170 millions de kilomètres de la Terre. Si elle s’était approchée davantage du Soleil, comme la dimension des comètes augmente à mesure qu’elles subissent davantage l’action solaire, son aspect eût certainement été plus prodigieux encore et sans doute terrifiant pour tous les regards. Et comme sa masse était loin d’être insignifiante, si son vol l’avait conduite directement en plein cS_ur du Soleil, sa vitesse accélérée au taux de 500 et 600000 mètres par seconde au moment de sa rencontre avec l’astre radieux aurait pu, par la seule transformation du mouvement en chaleur, élever subitement la radiation solaire à un tel degré que toute la vie végétale et animale terrestre aurait pu être consumée en quelques jours…

Un physicien avait même fait cette remarque assez curieuse qu’une comète, égale ou supérieure à celle de 1811, pourrait ainsi amener la fin du monde sans même toucher la Terre, par une sorte d’explosion de lumière et de chaleur solaires analogue à celle que les, étoiles temporaires ont présentée à l’observation. Le choc donnerait, en effet, naissance à une quantité de chaleur égale à six mille fois celle qui serait engendrée par une composition d’une masse de houille égale à celle de la comète.

On avait fait ressortir que si, dans son vol, une telle comète, au lieu de se précipiter sur le Soleil, rencontrait notre planète, ce serait la fin du monde par le feu. Si elle rencontrait Jupiter, elle porterait ce globe à un degré de température assez élevé pour lui rendre sa lumière perdue et le ramener pour un temps à l’état de soleil, de sorte que la Terre se trouverait éclairée par deux soleils, Jupiter devenant une sorte de petit soleil nocturne beaucoup plus lumineux que la Lune et brillant de sa propre lumière… rouge, rubis ou grenat du ciel, circulant en douze ans autour de nous… Soleil nocturne ! C’est dire qu’il n’y aurait presque plus de nuits pour le globe terrestre.

Les traités astronomiques les plus classiques avaient été consultés ; on avait relu les chapitres cométaires écrits par Newton, Halley, Maupertuis, Lalande, Laplace, Arago, les Mémoires scientifiques de Faye, Tisserand, Bouquet de la Grye, Cruls, Holden et leurs successeurs. C’était encore l’opinion de Laplace qui avait le plus frappé, et l’on avait remis en lumière ses paroles textuelles.

L’axe et le mouvement de rotation de la Terre changés ; les mers abandonnant leur ancienne position pour se précipiter vers le nouvel équateur ; une grande partie des hommes et des animaux noyés dans ce déluge universel ou détruits par la violente secousse imprimée au globe terrestre ; des espèces entières anéanties ; tous les monuments de l’industrie humaine renversés tels sont les désastres que le choc d’une comète pourrait produire.

La constitution physique des noyaux cométaires était surtout l’objet des plus savantes controverses. On avait cherché dans les annales de l’astronomie les dessins qui indiquaient le mieux la variété de ces noyaux, leur activité lumineuse, les évolutions des aigrettes. On avait rappelé, entre autres, les points lumineux observés autrefois, en 1868, dans la comète de Brorsen, et les radiations mouvementées observées dans la tête si curieuse de la grande comète de 1861, et l’on mettait en regard les hypothèses relatives à des condensations gazeuses, pulvérulentes ou solides même, et à des décharges électriques prodigieuses, transformant d’un jour à l’autre les têtes chevelues de ces étranges voyageuses.

Ainsi marchaient, couraient les discussions, les recherches rétrospectives, les calculs, les conjectures. Mais ce qui, en définitive, ne pouvait manquer de frapper tous les esprits, c’était le double fait constaté par l’observation que la comète actuelle présentait un noyau d’une densité considérable, et que l’oxyde de carbone dominait incontestablement dans sa constitution chimique. Les craintes, les terreurs étaient revenues. On ne pensait plus qu’à la comète, on ne parlait plus que d’elle.

Déjà des esprits ingénieux avaient cherché des moyens pratiques, plus ou moins réalisables, de se soustraire à son influence. Des chimistes prétendaient pouvoir sauver une partie de l’oxygène atmosphérique. On imaginait des méthodes pour isoler ce gaz de l’azote et l’emmagasiner en d’immenses vaisseaux de verre hermétiquement fermés. Un pharmacien habile en réclames assurait l’avoir condensé en pastilles et avait, en quinze jours, dépensé huit millions d’annonces. Les commerçants savaient tirer parti de tout, même de la mort universelle. Il s’était même formé tout d’un coup des compagnies d’assurances s’engageant à boucher hermétiquement toutes les issues des caves et des sous-sols et à fournir pendant quatre jours et quatre nuits la quantité d’oxygène pur (et même parfumé) nécessaire à la consommation d’un nombre déterminé de poumons.

Tout espoir n’était pas perdu, surtout pour les riches. On parlait aussi de préparer les tunnels pour le peuple. On discutait, on tremblait, on s’agitait, on frémissait, on mourait déjà…, mais on espérait encore.

Les dernières nouvelles annonçaient que la comète, s’étant développée à mesure qu’elle approchait de la chaleur et de l’électrisation solaires, aurait au moment de la rencontre un diamètre soixante-cinq fois plus grand que celui de la Terre, soit 828000 kilomètres.

C’est au milieu de cet état d’agitation générale que s’ouvrit la séance de l’Institut, attendue comme la suprême décision des oracles.

Par sa situation même, le Directeur de l’Observatoire de Paris fut inscrit en tête des orateurs. Mais ce qui paraissait attirer, le plus l’attention publique, c’était le diagnostic du Président de l’Académie de médecine, sur les effets probables de l’oxyde de carbone. D’autre part, le président de la Société géologique de France devait aussi prendre la parole, et le but général de la séance était de passer en revue toutes les théories scientifiques sur les diverses manières dont notre monde devra fatalement finir. Mais, évidemment, la discussion de la rencontre cométaire devait y tenir le premier rang.

D’ailleurs, nous venons de le voir, l’astre menaçant était suspendu sur toutes les têtes ; tout le monde le voyait ; il grandissait de jour en jour ; il arrivait avec une vitesse croissante ; on savait qu’il n’était plus qu’à 17992000 kilomètres, et que cette distance. serait parcourue en cinq jours. Chaque heure rapprochait de 149 000 kilomètres la main céleste prête à frapper. Dans cinq jours, l’humanité blêmie respirerait tranquillement… ou plus du tout.

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