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La fin du monde – Camille Flammarion #3

FeuilletonsPosté par le 7/08/09 • Classé dans Feuilletons

La fin du monde   Camille Flammarion #3

CHAPITRE II – LA COMÈTE

Vapores qui ex candis Cometarum oriuntur incidere possunt in atmospheras planetarum et ibi condensari et converti in aquam, et sales, et sulphura, et limum, et lutum, et lapides, et substantial alias terrestres migrare.

NEWTON, Principia, III, 671.

L’étrange visiteur était descendu lentement des profondeurs infinies. Au lieu d’apparaître brusquement, tout d’un coup, ce qui plus d’une fois a été observé pour les grandes comètes, soit lorsque ces astres arrivent subitement en vue de la Terre, après leur passage au périhélie, soit lorsqu’une longue série de nuits nuageuses ou illuminées par la Lune a interdit l’observation du ciel aux chercheurs de comètes, la flottante vapeur sidérale était restée d’abord dans les espaces télescopiques, observée seulement par les astronomes. Dans les premiers jours qui suivirent sa découverte, elle n’était encore accessible qu’aux puissants équatoriaux des observatoires. Mais le public instruit n’avait pas tardé à la chercher lui-même. Toute maison moderne était couronnée par une terrasse supérieure, destinée, d’ailleurs, aux embarquements aériens. Un grand nombre étaient agrémentées de coupoles tournantes. On ne connaissait pas de famille aisée qui n’eut une lunette à sa disposition, et nul appartement n’était complet sans une bibliothèque bien fournie de tous les livres de science. Au vingt-cinquième siècle, les habitants de la Terre commençaient à y penser.

La comète avait été observée par tout le monde, pour ainsi dire, dès le moment où elle était devenue accessible aux instruments de moyenne puissance.

Quant aux classes laborieuses, pour lesquelles les loisirs sont toujours comptés, les lunettes postées sur les places publiques avaient été envahies par une foule impatiente dès la première soirée de visibilité, et tous les soirs les astronomes en plein vent avaient fait des recettes fantastiques et sans précédent. Un grand nombre d’ouvriers, toutefois, avaient leur lunette chez eux, surtout en province, et la justice aussi bien que la vérité nous forcent à reconnaître que le premier en France qui avait su découvrir la comète (en dehors des observatoires patentés) n’avait été ni un homme du monde, ni un académicien, mais un modeste ouvrier tailleur d’un faubourg de Soissons, qui passait la plus grande partie de ses nuits à la belle étoile et qui, sur ses économies laborieusement épargnées, avait réussi à s’acheter une excellente petite lunette à l’aide de laquelle il ne cessait d’étudier les curiosités du ciel. Remarque digne d’attention, jusqu’au vingt-quatrième siècle presque tous les habitants de la Terre avaient vécu sans savoir où ils étaient, sans même avoir la curiosité de se le demander, à peu près comme des aveugles uniquement préoccupés de leur appétit ; mais depuis cent ans environ la race humaine s’était mise à regarder l’univers et à raisonner.

Si l’on veut se rendre compte de la route suivie par la comète clans l’espace, il suffit d’examiner avec quelque attention le tracé publié ici. Il représente le plan de l’orbite de la comète et son intersection avec celui de l’orbite terrestre, la comète arrivant de l’infini, se dirigeant obliquement vers la Terre et continuant son cours en se rapprochant du Soleil, qui ne l’arrête et ne l’absorbe pas en son passage au périhélie. On n’a pas tenu compte de la perturbation apportée par l’attraction de la Terre : cette influence aurait pour effet de ramener la comète vers l’orbite terrestre après une révolution autour du Soleil, et de transformer l’orbite parabolique en ellipse.

Route de la comète et rencontre avec la Terre

Toutes les comètes qui gravitent autour du Soleil décrivent des orbites analogues, plus ou moins allongées, ellipses dont l’astre radieux occupe un des foyers. Elles sont nombreuses. Le dessin que l’on voit ensuite donne une idée des intersections qu’elles offrent avec l’orbite de la Terre autour du Soleil et les autres orbites planétaires. En examinant ces intersections, on devine qu’une rencontre n’ait rien d’impossible ni même d’anormal.

Comment des comètes peuvent rencontrer la Terre et les autres planètes.

Là comète était arrivée en vue de la Terre. Une nuit de nouvelle lune, par un ciel admirablement pur, quelques vues particulièrement perçantes étaient parvenues à la distinguer à l’S_il nu, non loin du zénith, vers les bords de la Voie lactée, au sud de l’étoile omicron d’Andromède, comme une pâle nébulosité, comme une très légère bouffée de fumée, toute petite, à peine allongée dans une direction opposée au Soleil, allongement gazeux dessinant une queue rudimentaire. C’est, du reste, sous cet aspect qu’elle se présentait au télescope depuis sa découverte. Personne n’eût pu soupçonner, à cet aspect inoffensif, le rôle si tragique que ce nouvel astre allait jouer dans l’histoire de l’humanité. Le calcul seul indiquait alors sa marche vers la Terre.

Mais l’astre mystérieux avançait vite. Le lendemain déjà, la moitié des chercheurs arrivait à l’apercevoir, et, le surlendemain, il n’y avait plus que les vues basses aux binocles insuffisants qui attendaient encore. En moins d’une semaine, tous les regards l’avaient reconnue. Sur toutes les places publiques, dans toutes les villes, dans tous les villages, on ne voyait que des groupes cherchant la comète ou la montrant.

Elle grandissait de jour en jour. Les instruments commencèrent à faire paraître en elle un noyau distinct assez lumineux, qui était l’objet de dissertations affolées. Puis la queue se partagea lentement en rayons divergeant du même noyau et prit insensiblement la forme d’un éventail. L’émotion envahissait déjà ‘soutes les pensées, lorsque, après le premier quartier de la lune et pendant les jours de la pleine lune, la comète parut rester stationnaire et même perdre de son éclat. Comme on s’était attendu à la voir grandir rapidement, on espéra que quelque erreur s’était glissée dans le calcul, et il y eut un temps d’accalmie et de tranquillité. Après la pleine lune, le baromètre baissa tout à coup considérablement : le centre de dépression d’une forte tempête arrivait de l’Atlantique et passait au nord des îles Britanniques. Pendant douze jours le ciel resta entièrement couvert sur l’Europe presque entière.

Le soleil brilla de nouveau dans l’atmosphère purifiée, les nuages se dissipèrent, l’azur du ciel se montra pur et sans mélange, et ce n’est pas sans émotion que l’on attendit ce jour-là le coucher du soleil, d’autant plus que, plusieurs expéditions aériennes ayant réussi à traverser les couches de nuages, les aéronautes assuraient que la comète s’était considérablement développée. Les messages téléphoniques envoyés des montagnes d’Asie et d’Amérique annonçaient d’autre part son arrivée rapide. Mais, ô stupéfaction, lorsque, la nuit tombée, tous les regards étaient levés au ciel pour chercher l’astre flamboyant, ce n’est point une comète qu’ils eurent devant eux, une comète classique comme on a l’habitude de les voir : ce fut une aurore boréale d’un nouveau genre, une sorte d’éventail céleste prodigieux, à sept branches, lançant dans l’espace sept rayons verdâtres paraissant sortir d’un foyer caché au-dessous de l’horizon.

Pour tout le monde, il n’y avait aucun doute que cette aurore boréale fantastique ne fut la comète elle-même, d’autant plus qu’on ne pouvait apercevoir l’ancienne comète en aucun point du ciel étoilé. L’apparition différait singulièrement, il est vrai, des formes cométaires connues, et l’aspect rayonnant du mystérieux visiteur était ce qu’il y avait au monde de plus inattendu. Mais ces formations gazeuses sont si bizarres, si capricieuses, que tout est possible. Et puis ce n’était pas absolument la première fois qu’une comète offrait untel aspect. Les annales de l’astronomie mentionnaient entre autres une immense comète à six queues observée en 1744 et qui avait été à cette époque l’objet de nombreuses dissertations. Un dessin fort pittoresque fait de visu par l’astronome, Chéseaux, à Lausanne, l’avait autrefois popularisée. La comète de 1861, avec sa queue en éventail, offrait un autre exemple de ce genre de visiteurs célestes, et l’on rapportait aussi que, le 30 juin de cette année-là, il y avait eu rencontre, bien inoffensive d’ailleurs, entre la Terre et l’extrémité de la queue. Mais, lors même qu’on n’en eût jamais vu auparavant, il fallait bien se rendre à l’évidence.

Sur ces entrefaites, les discussions allaient leur train, et une véritable joute astronomique s’était établie entre les revues scientifiques du monde entier, seuls journaux qui eussent, comme nous l’avons vu, gardé quelque crédit dans l’épidémie mercantile qui avait depuis longtemps envahi l’humanité. Le point capital, depuis qu’on savait à n’en pas pouvoir douter : que l’astre marchait directement vers la Terre, était la distance à laquelle il se trouvait chaque jour, question corrélative de celle de sa vitesse. La jeune lauréate de l’Institut, nommée tout récemment chéfesse du bureau des Calculs de l’Observatoire, ne laissait plus passer un seul jour sans envoyer une note au Journal officiel des États-Unis d’Europe.

Une relation mathématique bien simple relie la vitesse de toute comète à sa distance au Soleil, et réciproquement. Connaissant l’une, on peut trouver l’autre en un instant. En effet, la vitesse d’une comète est tout simplement égale à la vitesse d’une planète, multipliée par la racine carrée de 2. Or la vitesse d’une planète, a quelque distance que ce soit, est réglée par la troisième loi de Kepler, en vertu de laquelle les carrés des temps des révolutions sont entre eux comme les cubes des distances. On le voit, rien n’est plus simple.

Ainsi, par exemple, à la distance de Jupiter, cette magnifique planète gravite autour du Soleil avec une vitesse de 13000 mètres par seconde. Une comète qui se trouve à cette distance vogue donc avec la vitesse que nous venons d’inscrire, multipliée par la racine carrée de 2, c’est à dire par le nombre 1,4142. Cette vitesse est par conséquent de 18380 mètres par seconde.

La planète Mars circule autour du Soleil avec une vitesse de 24000 mètres par seconde. À cette distance, la vitesse de la comète est de 34000 mètres.

La vitesse moyenne de la Terre sur son orbite est de 29460 mètres par seconde, un peu plus lente en juin ; un peu plus rapide en décembre. Dans le voisinage de la Terre, celle de la comète est donc de 41 660 mètres, indépendamment de l’accélération que l’attraction de la Terre pourrait d’autre part lui apporter.

Voilà ce que la lauréate de l’Institut prit soin de rappeler au public, d’ailleurs élémentairement initié à la théorie des mouvements célestes.

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