la-fin-du-monde.fr

Suivez la fin du monde en direct

La fin du monde – Camille Flammarion #8

FeuilletonsPosté par le 7/15/09 • Classé dans Feuilletons

La fin du monde   Camille Flammarion #8

CHAPITRE III – LA SÉANCE DE L’INSTITUT (suite 3)

À ces mots, le cardinal-archevêque s’était levé et avait demandé la parole. Le Secrétaire perpétuel s’en était aperçu et, par une courtoisie toute mondaine, l’avait salué en s’inclinant légèrement et semblait attendre la réplique de l’Éminence.

« Je ne veux point, fit-il, interrompre l’honorable orateur. Mais, si la science annonce comme prélude même d’un drame qui pourrait marquer la fin des choses ici-bas l’embrasement des cieux, je ne puis m’empêcher de remarquer que la croyance universelle de l’Église sur ce point a toujours été précisément celle-là « Les cieux passeront », dit saint Pierre, « les éléments embrasés se dissoudront, et la Terre sera brûlée avec tout ce qu’elle renferme. » Saint Paul annonce la même rénovation par le feu. Et nous invoquons toujours à la messe des morts : Eum qui venturus est judicare vivos et mortuos et saeculum per ignem… Oui : Solvet saeclum in favilla ! Dieu réduira l’univers en cendres. »

- La science, répliqua le Secrétaire perpétuel, s’est accordée plus d’une fois avec la divination de nos aïeux. L’incendie dévorerait d’abord les régions terrestres frappées par la comète. Tout le côté de la Terre atteint par l’immense masse cométaire serait brûlé avant que les habitants de l’autre hémisphère se fussent rendu compte du cataclysme. Mais l’air est un mauvais conducteur de la chaleur, et celle-ci ne se transmettrait pas immédiatement au point opposé.

« Si notre côté était justement tourné vers la comète aux premières minutes de la rencontre, ce serait le tropique du Cancer, les habitants du Maroc, de l’Algérie, de Tunis, de l’Italie, de la Grèce, de l’Égypte, qui se trouveraient aux premiers rangs de la bataille céleste, tandis que les citoyens de l’Australie, de la Nouvelle-Calédonie, des îles de l’Océanie et nos antipodes seraient les plus favorisés. Mais il y aurait un tel appel d’air par la fournaise européenne qu’un vent de tempête, plus violent qu’il ne s’en est formé dans les ouragans les plus effroyables qui aient jamais sévi, et plus formidable encore que le courant de 400 kilomètres à l’heure qui règne constamment à l’équateur de Jupiter, se mettrait à souffler des antipodes vers l’Europe et à tout renverser sur son passage. La Terre. en tournant sur elle-même, amènerait successivement dans l’axe du choc les pays situés à l’ouest du méridien frappé le premier. Une heure après l’Autriche et l’Allemagne, ce serait la France ; puis l’Océan Atlantique, puis l’Amérique du Nord, qui n’arriverait dans le même axe, un peu oblique par suite de la marche de la comète vers son périhélie, que cinq ou six heures après la France, c’est-à-dire vers la fin du passage.

Malgré la vitesse inouïe de la comète et de la Terre, la pression cométaire ne serait sans doute pas énorme, étant donnée l’extrême raréfaction de la substance traversée par la Terre ; mais cette substance renfermant surtout du carbone est combustible, et, dans l’exaltation de leurs ardeurs périhéliques, on voit souvent ces astres ajouter une lumière propre à celle qu’ils reçoivent du Soleil : les comètes deviennent incandescentes. Que serait-ce dans le choc terrestre ! L’inflammation des étoiles filantes et des bolides, la fusion superficielle des uranolithes qui arrivent brûlants à la surface du sol, tout nous conduit à penser que la chaleur la plus intense serait le premier et le plus considérable effet de la rencontre, ce qui n’empêcherait évidemment pas les éléments massifs formant le noyau de la comète d’écraser les points frappés par leur passage, et peut-être même de disloquer tout un continent.

« Le globe terrestre se trouvant entièrement enveloppé par la masse cométaire, pendant sept heures environ, la Terre tournant dans ce gaz incandescent, l’appel d’air soufflant avec violence vers l’incendie, la mer se mettant à bouillir et emplissant l’atmosphère de vapeurs nouvelles, une pluie chaude tombant des cataractes célestes, l’orage partout suspendu, les déflagrations électriques de la foudre lançant les éclairs de toutes parts, les roulements du tonnerre s’ajoutant aux hurlements de la tempête, et l’antique lumière des beaux jours ayant fait place à la lueur lugubre et blafarde de l’atmosphère, tout le globe ne tarderait pas être envahi par le retentissement du glas funèbre et le cataclysme deviendrait universel, quoique la mort des habitants des antipodes fût sans doute différente de celle des premiers. Au lieu d’être immédiatement consumés par le feu céleste, ils mourraient étouffés par la vapeur ou par la prédominance de l’azote – l’oxygène ayant rapidement diminué – ou empoisonnés par l’oxyde de carbone ; l’incendie ne ferait ensuite qu’incinérer leurs cadavres, tandis que les Européens et les Africains auraient été brûlés vifs.

« J’ai pris, comme exemple, la comète historique de 1811 ; mais je me hâte d’ajouter, en terminant, que la comète actuelle parait incomparablement moins dense. Et vous avez pu voir que j’ai traité le problème d’une façon assez désintéressée, persuadé que, si nous sommes victimes d’un choc, nous n’en mourrons pas ».

- Est-on bien sûr, s’écria d’une loge une voix connue (c’était celle d’un membre illustre de l’Académie des chirurgiens), est-on bien sûr que la comète soit essentiellement composée d’oxyde de carbone ? Les observations spectroscopiques n’y ont-elles pas rencontré aussi les raies de l’azote ? Si c’était du protoxyde d’azote, le résultat du mélange de l’atmosphère cométaire avec la nôtre pourrait être l’anesthésie des Terriens. Tout le monde s’endormirait, peut-être pour ne plus se réveiller, si la suspension des fonctions vitales durait seulement un peu plus longtemps que dans nos opérations chirurgicales. Il en serait de même si la comète était composée de chloroforme ou d’éther. Ce serait là une fin assez calme.

« Elle le serait moins, ajouta-t-il, si la comète absorbait l’azote au lieu de l’oxygène, car cette extraction graduelle ou totale de l’azote amènerait en quelques heures chez tous les habitants de la Terre, hommes, femmes, enfants, vieillards, un changement d’humeur qui n’aurait rien de désagréable : d’abord, une sérénité charmante, ensuite une gaieté contagieuse, puis une joie universelle, une expansion bruyante – une exaltation fébrile – enfin le délire, la folie, et, selon toute probabilité, une danse fantastique aboutissant à la mort nerveuse de tous les êtres, dans l’apothéose d’une sarabande insensée et d’une surexcitation inouïe de tous les sens. Tout le monde éclaterait de rire… Serait-ce une fin tragique ?…

- La discussion reste ouverte, répliqua le Secrétaire perpétuel ; ce que j’ai dit des conséquences incendiaires possibles de la rencontre s’appliquerait à un choc direct d’une comète analogue à celle de 1811 ; celle qui nous menace est moins colossale, et son choc ne sera pas direct, mais oblique. Comme les astronomes qui m’ont précédé à cette tribune, je croirais plutôt, dans le cas actuel, à un simple feu d’artifice.

J’ajouterai que des phénomènes chimiques bien inattendus pourraient se produire. Ainsi, par exemple, personne n’ignore ici que l’eau et le feu se ressemblent : de l’hydrogène qui brûle par sa combinaison avec l’oxygène, ou de l’hydrogène combiné avec de l’oxygène, c’est fort voisin. L’eau des mers, des lacs, des fleuves est formée de deux volumes d’hydrogène combinés avec un d’oxygène. À l’origine de notre planète, cette eau était du feu.

Elle pourrait revenir à son ancien état si par certains phénomènes d’électrolyse les fers magnétiques d’un noyau cométaire venaient à la décomposer en dissociant ses molécules d’hydrogène et en les faisant brûler : toutes les mers pourraient prendre feu assez vite….»

Pendant que l’orateur parlait encore, une jeune fille de l’administration centrale des téléphones était arrivée par une porte basse, conduite par un singe domestique, et s’était précipitée comme l’éclair jusqu’à la place du Président pour lui remettre directement une grande enveloppe internationale carrée. Celle-ci avait été ouverte immédiatement. C’était une dépêche envoyée de l’Observatoire du Gaorisankar. Elle contenait ces seuls mots :

« Habitants de Mars envoient message photophonique. Sera déchiffré dans quelques heures. »

« Messieurs, fit le président, je viens de voir plusieurs auditeurs consulter leur montre, et je pense avec eux qu’il nous est matériellement impossible d’épuiser dans cette séance l’ordre du jour de cette importante discussion, à laquelle doivent encore prendre part des représentants éminents de la géologie, de l’histoire naturelle et de la géonomie[3]. De plus, la dépêche dont je viens de vous donner lecture introduira sans doute un nouvel élément dans le problème. Six heures approchent. Je propose une séance complémentaire pour ce soir même à neuf heures. Il est probable qu’alors nous aurons reçu d’Asie la traduction du message martien. D’ailleurs je prierai M. le Directeur de l’Observatoire de vouloir bien se tenir en communication téléphonoscopique permanente avec le Gaorisankar. Dans le cas où le message n’aurait pas été déchiffré à neuf heures, M. le Président de la Société géologique de France pourrait ouvrir la séance par l’exposé de l’étude qu’il vient précisément de terminer sur « la fin naturelle du monde terrestre ». Chacun s’intéresse passionnément en ce moment à tout ce qui touche à cette question capitale, soit que la fin de notre monde doive vraiment dépendre de la menace mystérieuse suspendue en ce moment sur nos têtes, soit que son avènement doive se produire par d’autres causes calculables. »

[3] Ancienne physique du globe.

http://www.ebooksgratuits.com

Marqué:

Laisser un commentaire

IMPORTANT: la modération des commentaires est active et peut différer votre commentaire. Il n'y a aucun besoin de re-poster votre commentaire.