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La fin du monde – Camille Flammarion #9

FeuilletonsPosté par le 7/16/09 • Classé dans Feuilletons

La fin du monde   Camille Flammarion #9

CHAPITRE IV – COMMENT LE MONDE FINIRA

L’heure de la fin viendra il n’y a point de doute la dessus, et cependant la plupart des hommes n’y croient pas.

Mahomet, Le Coran, XL, 61.

La foule immobilisée aux portes de l’Institut s’était écartée pour livrer passage à la sortie des auditeurs, et chacun s’empressait pour connaître le résultat de la séance. Ce résultat, d’ailleurs, avait déjà transpiré, on ne sait comment, après le discours du Directeur de l’Observatoire de Paris, et le bruit circulait que la rencontre de la comète ne serait probablement pas aussi fatale qu’on l’avait annoncé. De plus, d’immenses affiches venaient d’être placardées dans tout Paris, annonçant la réouverture de la Bourse de Chicago. C’était un encouragement imprévu à la reprise des affaires publiques et aux activités de la vie normale. Voici ce qui s’était passé.

Après avoir roulé comme une boule du haut en bas de l’hémicycle, le prince de la finance dont la brusque sortie a pu frapper le lecteur de ces pages s’était précipité en aérocab à ses bureaux du boulevard Saint-Cloud et avait téléphoné à son associé de Chicago, lui déclarant que de nouveaux calculs venaient d’être présentés à l’Institut de France, que l’événement cométaire n’aurait pas la gravité annoncée, que la reprise des affaires était imminente, qu’il fallait à tout prix rouvrir la Bourse centrale américaine et acheter tous les titres qui se présenteraient, quels qu’ils fussent. Lorsqu’il est quatre heures du soir à Paris, il est dix heures du matin à Chicago. Le financier était à déjeuner lorsqu’il reçut le phonogramme de son cousin. Il n’eut pas de peine à préparer la réouverture de la Bourse et à acheter pour plusieurs centaines de millions de titres. La réouverture de la Bourse de Chicago avait été immédiatement affichée dans Paris, où il eût été trop tard pour faire le même coup, mais où l’on pouvait préparer celui du lendemain par de nouvelles combinaisons financières. Le public avait cru bénévolement à un retour personnel et spontané des Américains aux affaires, et, associant ce retour à l’impression satisfaisante de l’assemblée académique, s’était laissé reprendre aux rayons de l’espérance.

Il ne fut pas moins empressé, cependant, à la séance de neuf heures qu’il ne l’avait été à celle de trois heures et, sans un service spécial de gardes de France, il eut, été impossible aux auditeurs privilégiés de parvenir aux portes du palais. La nuit était venue ; la comète trônait, flamboyante, plus éclatante, plus étendue, plus menaçante que jamais, et si, peut-être, la moitié des êtres humains paraissait plus ou moins tranquillisée, l’autre moitié restait agitée et frémissante.

L’auditoire était sensiblement le même que le précédent, chacun ayant tenu à connaître immédiatement les résultats de cette discussion publique générale, faite par les savants les plus autorisés et les plus éminents, sur le sort réservé à notre planète par les accidents célestes ou par l’attente tranquille d’une mort naturelle. Toutefois on y remarqua l’absence du cardinal-archevêque de Paris, appelé subitement à Rome par le pape pour un concile S_cuménique, et qui partait le soir même par le tube Paris-Rome-Palerme-Tunis.

« Messieurs, dit le Président, nous n’avons pas encore reçu la traduction de la dépêche martienne signalée par l’Observatoire du Gaorisankar, mais nous pouvons ouvrir immédiatement la séance pour entendre les importantes communications annoncées par M. le Président de la Société géologique et par M, le Secrétaire général de l’Académie météorologique. Je donne clone la parole au premier. »

L’orateur était déjà à la tribune. Il s’exprima dans les termes suivants, sténographiés avec fidélité par une jeune géologue de la nouvelle école :

« L’affluence si considérable qui se presse dans cette enceinte, l’émotion que je vois peinte sur tous les visages, l’impatience avec laquelle vous attendez les discussions qui doivent encore se produire ici, tout m’engagerait, messieurs, à m’abstenir d’exposer devant vous l’opinion à laquelle mes études m’ont conduit en ce qui concerne le problème actuellement agité sur la surface entière de notre globe, et à laisser la parole à des esprits plus imaginatifs que le mien, ou plus audacieux. Car, pour moi, la fin du monde n’est pas proche, et l’humanité, au lieu de la voir arriver cette semaine, l’attendra sans doute encore pendant… plusieurs millions d’années…, oui, messieurs, j’ai dit plusieurs millions, et non plusieurs milliers.

« Vous me voyez d’une tranquillité parfaite, en ce moment, et je n’ai point le mérite d’Archimède lorsque, traçant avec sérénité ses figures géométriques sur le sable, il fut égorgé par le soldat romain du siège de Syracuse. Archimède connaissait le danger et l’oubliait ; moi, je ne crois pas au danger.

« Vous ne serez donc pas surpris de m’entendre exposer avec le plus grand calme devant vous la théorie de la fin naturelle de notre monde par la nivellation très lente des continents et la submersion graduelle des terres sous l’envahissement des eaux… Mais peut-être ferais-je mieux de remettre cette dissertation à la semaine prochaine… car je ne doute pas un seul instant que nous puissions encore être tous ou presque tous ici pour nous entretenir des grandes époques de la nature. »

Ici l’orateur fit une pause d’un instant.

Le Président s’était levé : « Cher et éminent collègue, dit-il, nous sommes tous ici pour vous entendre. Fort heureusement, la panique de ces jours derniers est partiellement calmée, et l’on espère que la journée du 14 juillet prochain se passera comme les précédentes. Néanmoins, on s’intéresse plus que jamais à tout ce qui touche au grand problème, et nulle parole ne peut être mieux écoutée que celle de l’illustre auteur du classique Traité de géologie.

« Eh bien, messieurs, reprit le Président de la Société géologique de France, voici comment le monde mourra de mort naturelle, si rien ne vient déranger le cours actuel des choses, ce qui est probable, attendu que les accidents sont rares dans l’ordre du cosmos. La nature ne fait pas de sauts brusques ; les géologues ne croient plus aux révolutions subites, aux bouleversements du globe, car ils ont appris que tout marche graduellement par évolution lente. En géologie, les causes actuelles sont permanentes.

« S’il est dramatique de se figurer notre globe emporté dans une catastrophe universelle, il l’est moins, assurément, de voir la seule action des forces actuellement en S_uvre menacer également notre planète d’une destruction certaine. Nos continents ne semblent-ils pas d’une stabilité indéfinie ? Comment, à moins d’une initiation particulière, songerait-on à mettre en doute la permanence indéfinie de cette terre, qui a porté tant de générations avant la nôtre, et sur laquelle les monuments de la plus haute antiquité laissent bien voir que, si nous ne les voyons aujourd’hui qu’à l’état de ruines, ce n’est pas que le sol ait refusé de les soutenir, mais c’est surtout parce qu’ils ont subi les injures du temps et surtout celles de l’homme ?

Tempux edax, homo edacior ! Aussi loin que remontent nos traditions, elles nous représentent les fleuves coulant dans le même lit qu’aujourd’hui, les montagnes se dressant à la même hauteur ; et pour quelques embouchures qui s’obstruent, pour quelques éboulements qui surviennent çà et là, l’importance en est si faible, relativement à l’énorme masse des continents, qu’elle ne semble pas donner le pronostic d’une destruction finale.

« Ainsi peut raisonner celui qui n’arrête, sur le monde extérieur, qu’un regard superficiel et indifférent. Mais tout autre sera la conclusion d’un observateur habitué à scruter, d’un S_il attentif, les modifications, même d’apparence insignifiante, qui s’accomplissent autour de lui. À chaque pas, pour peu qu’il sache voir, il prendra sur le fait les traces d’une lutte incessante, entamée par les puissances extérieures de la nature contre tout ce qui dépasse cet inflexible niveau de l’océan, au-dessous duquel règnent le silence et le repos. La pluie, la gelée, la neige, le vent, les sources, les rivières, les fleuves, tous les agents météoriques concourent à modifier perpétuellement la surface du globe. Les vallées sont creusées par les cours d’eau et comblées plus tard par les terres entraînées. Tout change sans cesse. Ici, c’est la mer qui bat furieusement ses rivages et les fait reculer de siècle en siècle. Ailleurs, ce sont des portions de montagnes qui s’écroulent, engloutissant en quelques minutes plusieurs villages, et semant la désolation au milieu des plus riantes vallées : les avalanches et les torrents désagrégent les montagnes. Ou bien ce sont des cônes volcaniques, contre lesquels s’acharnent les pluies tropicales, y découpant des ravins profonds, dont les parois s’effondrent et montrent des ruines à la place de ces géants. Les Alpes et les Pyrénées ont déjà perdu plus de la moitié de leur hauteur.

« Plus silencieuse, mais non moins efficace, est l’action de ces grands fleuves, comme le Gange et. le Mississipi, dont les. eaux sont si fortement chargées de particules en suspension. Chaque grain de sable qui trouble la limpidité de ces eaux est un fragment arraché à la terre ferme. Lentement, mais sûrement, les flots conduisent au grand réservoir de la mer tout ce qu’a perdu la surface du sol, et les résidus qui s’étalent au jour dans les deltas ne sont rien à côté des dépôts que la mer reçoit pour les disperser dans ses abîmes. Comment le penseur, témoin d’une telle œuvre, et sachant qu’elle se poursuit pendant les siècles, pourrait-il échapper à l’idée qu’en réalité les fleuves, comme les vagues de l’océan, mènent en permanence le deuil de la terre ferme ?

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