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La fin du monde – Camille Flammarion #10

FeuilletonsPosté par le 7/17/09 • Classé dans Feuilletons

La fin du monde   Camille Flammarion #10

CHAPITRE IV – COMMENT LE MONDE FINIRA (suite)

« Cette conclusion, la géologie la confirme de tous points. Elle nous fait voir, sur l’étendue entière des continents, la surface du sol constamment attaquée soit par les variations de la température, soit par les alternatives de la sécheresse et de l’humidité, de la gelée et du dégel, soit encore par l’incessante action des vers ou des végétaux. De là un processus de désagrégation, qui finit par ameublir même les roches les plus compactes. Les débris roulent d’abord sur les pentes et dans le lit des torrents, où ils s’usent et se transforment peu à peu en graviers, sables et limons, puis dans les rivières, qui gardent encore, au moins pendant leurs crues, une puissance suffisante pour les conduire jusqu’aux embouchures.

« Il est aisé de prévoir quel doit être le résultat final d’une telle action. La pesanteur, toujours agissante, n’est satisfaite que quand les matériaux soumis à son empire ont conquis la situation la plus stable. Or une telle conquête n’est réalisée que le jour où ces matériaux ne peuvent plus descendre.

Il faut donc que toute pente arrive à être supprimée jusqu’à l’océan, réservoir commun où vient aboutir toute puissance de transport, et que les parcelles enlevées aux continents soient disséminées sur le fond de la mer. En résumé, c’est l’aplanissement complet de la terre ferme ou, pour mieux dire, la destruction de tout relief continental.

« Nous voyons d’abord facilement qu’au voisinage des embouchures des plaines presque horizontales devront marquer le relief final de la terre ferme.

« Le résultat de l’érosion par les eaux courantes doit être de faire naître, sur les lignes de partage d’un pays, des arêtes aiguës, passant rapidement à des plaines presque absolument plates, entre lesquelles ne se maintiendrait, en dernière analyse, aucun relief supérieur à une cinquantaine de mètres.

« Mais nulle part les arêtes aiguës, que cette conception laisse subsister à la séparation des bassins, ne seraient en état de se maintenir longtemps, parce que la pesanteur, l’action du vent, celle des infiltrations et des variations de température suffiraient à en provoquer l’éboulement. Aussi est-il légitime de dire que le terme auquel doit fatalement aboutir l’érosion continentale est l’aplanissement complet de la terre ferme, ainsi ramenée à un niveau à peine différent de celui de l’embouchure des cours d’eau. »

Le coadjuteur de l’archevêque de Paris, qui occupait la place de l’Éminence à la tribune des hauts fonctionnaires, se leva et interrompit l’orateur :

Par là, fit-il, seront vérifiées à la lettre les paroles de l’Écriture : « Toute vallée sera comblée ; « toute montagne et toute colline sera abaissée. »

- La Bible a tout annoncé, reprit le géologue, L’eau comme le feu, et l’on y trouve tout ce que l’on y cherche. Ce que je puis assurer, c’est que, si rien ne modifie les conditions réciproques de la terre ferme et de l’océan, le relief continental est fatalement destiné à disparaître.

« Combien de temps faudra-t-il pour cela ?

« La terre ferme, si l’on étalait uniformément toutes les montagnes, se présenterait comme un plateau dominant partout la mer par des falaises d’environ 700 mètres de hauteur.

« Si nous admettons que la superficie totale des continents soit de 145 millions de kilomètres carrés, il en résultera que le volume de la masse continentale émergée peut être évalué à 145 000 000 x 0, 7 ou 101 500 000, soit, en nombres ronds, cent millions de kilomètres cubes. Telle est la provision, assurément respectable, mais nullement indéfinie, contre laquelle va s’exercer l’action des puissances extérieures de destruction.

« Tous les fleuves ensemble peuvent être considérés comme amenant chaque année à la mer 23 000 kilomètres cubes d’eau (autrement dit 23 000 fois un milliard de mètres cubes). Un tel débit, pour le rapport établi de 38 parties sur 100 000, donnerait un volume de matières solides égal à 10 kilomètres cubes et 43 centièmes. Ce chiffre est à celui du volume total des continents comme 1 est à 9 730 000 : si la terre ferme était un plateau uniforme de 700 mètres d’altitude, elle perdrait, de ce seul chef, une tranche d’à peu près sept centièmes de millimètre par an, soit un millimètre en quatorze ans ou sept millimètres par siècle.

« Voilà, messieurs, un chiffre positif, qui exprime la valeur actuelle de l’érosion continentale. En l’appliquant à l’ensemble des continents, on trouve que cette érosion, opérant toute seule, détruirait en moins de dix millions d’années la masse entière des terres émergées.

« Mais la pluie et les cours d’eau ne sont pas seuls à l’œuvre sur le globe, et il y a d’autres acteurs qui contribuent à la destruction progressive de la terre ferme. Le premier est l’érosion marine.

« Il est difficile de choisir un meilleur type d’érosion que celui des côtes britanniques ; car leur situation les expose à l’assaut des flots atlantiques, poussés par les vents dominants du sud-ouest, et dont la violence n’a été, sur le passage, amortie par aucun obstacle. Or le recul moyen de l’ensemble des côtes anglaises est certainement inférieur à trois mètres par siècle. Étendons ce taux à tous les rivages maritimes et voyons ce qui en résultera.

« On peut procéder à cette recherche de deux manières. La première consiste à évaluer la perte de volume que représente, pour la totalité des rivages, un recul de 3 centimètres par an. Il faut pour cela connaître leur développement, ainsi que leur hauteur moyenne. Ce développement, pour tout le globe, est d’environ 200000 kilomètres. Quant à la hauteur des côtes au-dessus de la mer, c’est l’exagérer que de la fixer, en moyenne, à 100 mètres. Dès lors, un recul de 3 centimètres correspond à une perte annuelle de 3 mètres cubes par mètre courant, soit, pour 200000 kilomètres de côtes, 600 millions de mètres cubes, ce qui fait seulement six dixièmes de kilomètre cube. En d’autres termes, l’érosion marine ne représenterait que la dix-septième partie du travail des eaux météoriques !

« On objectera peut-être à ce mode de procéder que, l’altitude allant en croissant des rivages à la partie centrale des continents, un même recul devrait, avec le temps, correspondre à une plus grande perte en volume. Cette objection serait-elle bien fondée ? Non ; car le travail des pluies et des cours d’eau, tendant de lui-même, comme nous l’avons dit, vers l’aplanissement complet des surfaces, continuerait à marcher de pair avec l’action des vagues.

« D’autre part, la surface de la terre ferme étant de 145 millions de kilomètres carrés, un cercle d’égale superficie devrait avoir 6800 kilomètres de rayon. Mais la circonférence de ce cercle n’aurait que 40000 kilomètres, c’est-à-dire que la mer aurait, sur le pourtour, cinq fois moins de prise qu’elle n’en a actuellement, grâce aux découpures qui portent à 200000 kilomètres la longueur des côtes. On peut donc admettre que, sur notre terre, le travail de l’érosion marine marche cinq fois plus vite que sur un cercle équivalent. À coup sûr, cette évaluation représente un maximum ; car il est logique de supposer que, les péninsules étroites une fois rongées par la mer, le rapport du périmètre à la surface diminuerait de plus en plus, ce qui rendrait l’action des vagues moins efficace. En tout cas, puisque, à raison de 3 centimètres par an, un rayon de 6800 kilomètres est condamné à disparaître en 226600000 ans, le cinquième de ce chiffre, soit environ 45 millions d’années, représenterait le minimum du temps nécessaire pour la destruction de la terre ferme par les vagues marines ; ce serait à peine supérieur, comme intensité, à la cinquième partie de l’action continentale.

« L’ensemble des actions mécaniques paraît donc faire perdre chaque année, à la terre ferme, un volume de 12 kilomètres cubes, ce qui, pour un total de 100 millions, amènerait la destruction complète en un peu plus de huit millions d’années.

« Seulement il s’en faut de beaucoup que nous ayons épuisé l’analyse des phénomènes destructeurs de la masse continentale. L’eau n’est pas seulement un agent mécanique ; c’est aussi un instrument de dissolution, instrument beaucoup plus actif qu’on ne le croit généralement, en raison de la proportion assez notable d’acide carbonique que contiennent toutes les eaux, soit qu’elles l’empruntent à l’atmosphère, soit qu’elles en trouvent la source dans la décomposition des matières organiques du sol. Ces eaux, qui circulent à travers tous les terrains, s’y chargent de substances qu’elles enlèvent, par une véritable attaque chimique, aux minéraux des roches traversées.

L’eau des fleuves contient, par kilomètre cube, environ 182 tonnes de substances dissoutes. L’ensemble des fleuves apporte chaque année à la mer près de cinq kilomètres cubes de substances dissoutes. Ce ne serait, donc Plus douze, mais bien dix-sept kilomètres cubes, que perdrait chaque année la terre ferme, sous les diverses influences qui travaillent à sa destruction. Dès lors, le total de cent millions disparaîtrait, non plus en huit, mais en un peu moins de six millions d’années. « Encore, messieurs, ce chiffre doit-il subir une atténuation notable. En effet, il ne faut pas oublier que les sédiments introduits dans la mer prennent la place d’une certaine quantité d’eau et qu’ainsi, de ce chef, le niveau de l’Océan doit s’élever, allant à la rencontre de la plate-forme continentale qui s’abaisse, et dont la disparition finale se trouve accélérée d’autant.

« La mesure de ce mouvement est facile à préciser. En effet, pour une tranche donnée que perd le plateau supposé uniforme, il faut que la mer s’élève d’une quantité telle que le volume de la couche marine correspondante soit justement égal au volume de sédiments introduit, c’est-à-dire à celui de la tranche détruite. Le calcul montre que la perte en volume s’élève, en chiffres ronds, à vingt-quatre kilomètres cubes.

« – Donc nous pouvons conclure, puisque ce chiffre de 24 kilomètres cubes est contenu 4 166 666 fois dans celui de 100 millions, qui représente le volume continental, que la seule action des forces actuellement à l’S_uvre, si elle se continuait sans autres mouvements du sol, suffirait pour entraîner, dans quatre millions d’années d’ici environ, la disparition totale de la terre ferme. La mer aura envahi la surface entière du globe.

« Mais cette disparition du relief continental, si elle peut préoccuper un géologue et un penseur, n’est pas un de ces événements dont nos générations aient à s’inquiéter ; ce ne sont ni nos enfants, ni nos arrière petits-enfants, qui pourront l’apprécier d’une manière sensible. Si donc, messieurs, vous voulez bien me permettre de terminer cette conférence par un mot, un peu… fantaisiste, j’ajouterai que le comble de la prévoyance serait assurément de construire dès aujourd’hui une nouvelle arche pour pouvoir échapper aux conséquences de ce futur déluge universel. »

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