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La fin du monde – Camille Flammarion #11

FeuilletonsPosté par le 7/20/09 • Classé dans Feuilletons

La fin du monde   Camille Flammarion #11

CHAPITRE IV – COMMENT LE MONDE FINIRA (suite 2)

Telle fut la thèse savamment soutenue par le Président de la Société géologique de France. Cette exposition lente et calme des actions séculaires des agents naturels, ouvrant un avenir de quatre millions d’années aux espérances de la vie terrestre, avait eu pour résultat de détendre les nerfs surexcités par les appréhensions cométaires. L’assistance était merveilleusement calmée. À peine l’orateur fut-il descendu de la tribune et eut-il reçu les éloges de ses collègues, que des conversations animées s’échangèrent entre les groupes. Un air d’apaisement moral venait de passer à travers tous les cerveaux. On causait de la fin du monde comme de la chute d’un gouvernement ou de l’arrivée des hirondelles, sans passion, avec une indifférence complètement désintéressée. Un événement, même fatal, reculé à quarante mille siècles, ne nous touche vraiment plus du tout.

Mais le Secrétaire général de l’Académie météorologique venait de monter à la tribune, et tout le monde lui prêta aussitôt la plus sympathique attention.

« Mesdames, messieurs,

« Je vais exposer devant vous une théorie diamétralement opposée à celle de mon cher et éminent collègue de l’Institut, et appuyée sur des faits d’observation non moins précis et une méthode de raisonnement non moins rigoureuse.

« Oui, messieurs, diamétralement opposée…»

L’orateur, doué d’une excellente vue, s’aperçut que toutes les figures s’assombrissaient.

« … Oh ! fit-il, opposée, non pour le temps que la nature réserve à la vie de l’humanité, mais pour la manière dont le monde finira ; car, moi aussi, je crois à un avenir de plusieurs millions d’années.

« Seulement, au lieu de voir la terre continentale destinée à disparaître sous l’envahissement graduel des eaux et finir par être entièrement submergée, je la vois au contraire destinée à mourir de sécheresse.

« J’aurais pu objecter aux études qui précèdent le fait que, en bien des points, ce n’est pas la mer qui gagne sur la terre, mais au contraire le sol qui empiète sur l’élément liquide, ici par les sables, les dunes, les cordons littoraux, là par les apports des fleuves, les deltas, les atterrissements. Mais je ne veux pas ouvrir entre l’action contraire comparée de la mer et de la terre une discussion qui pourrait nous entraîner trop loin ; je veux seulement appeler l’attention de l’auditoire sur un fait géologique fort intéressant, c’est que la quantité d’eau qui existe sur le globe diminue graduellement de siècle en siècle. Un jour il n’y aura plus de mers, plus de nuages, plus de pluies, plus de sources, plus d’eau, et la vie végétale comme la vie animale périra, non pas noyée, mais par manque d’eau.

« En effet, à la surface du globe, l’eau diminue, mers, fleuves, pluies et sources. Sans aller chercher bien loin mes exemples, je vous rappellerai, messieurs, qu’autrefois, au commencement de la période quaternaire, la place où Paris s’étend actuellement avec ses neuf millions d’habitants, du mont Saint-Germain au confluent de la Marne, était presque entièrement occupée par les eaux, puisque la colline de Passy à Montmartre et au Père-Lachaise, le plateau de Montrouge au Panthéon et à Villejuif et le massif du Mont-Valérien étaient seuls émergés au-dessus de l’immense nappe liquide. Les altitudes de ces plateaux n’ont pas augmenté, il n’y a pas eu de soulèvements ; mais l’eau a diminué. Voici, du reste, ajouta l’orateur en projetant une carte sur le grand tableau du fond de l’amphithéâtre, voici quelle était la Seine dans la région de Paris aux temps préhistoriques.

« Une quantité d’eau, très faible, il est vrai, relativement à l’ensemble, mais non négligeable, pénètre à travers les profondeurs du sol, soit au-dessous du bassin des mers, par les crevasses, les fissures, les ouvertures dues aux dislocations et aux éruptions sous-marines, soit en pleine terre ferme, car toute l’eau des pluies ne rencontre pas en imbibant le sol une couche d’argile imperméable. En général, l’eau de pluie retourne à la mer par les sources, les ruisseaux, les rivières et les fleuves ; mais il faut pour cela qu’elle rencontre un lit de terre glaise et qu’elle y coule, suivant les pentes. Lorsqu’il n’y a pas de couche imperméable, elle continue de descendre par infiltration dans l’écorce poreuse du globe et vient saturer les roches profondes. C’est ce qu’on appelle l’eau de carrière.

« Cette eau-là est perdue pour la circulation Elle se combine chimiquement et constitue des hydrates. Si la descente est assez profonde, l’eau atteint une température assez élevée pour être transformée en vapeur, et telle est l’origine la plus fréquente des volcans et des tremblements de terre. Les fumées volcaniques sont presque entièrement composées de vapeur d’eau. Mais, dans l’intérieur du sol comme à l’air libre même, une partie non négligeable des eaux en mouvement dans la circulation atmosphérique se transforme en hydrates et même en oxydes ; rien ne vaut l’humidité pour produire rapidement la rouille. Ainsi fixés, les éléments de l’eau, l’hydrogène et l’oxygène cessent d’être combinés à l’état liquide. Les eaux thermales, d’autre part, ne constituent-elles pas toute une circulation fluviale intérieure, et ne proviennent-elles pas de la surface ? Elles n’y retournent guère, pas plus qu’à la mer.

« Soit en se fixant, soit en se combinant, soit en pénétrant les couches profondes du globe, l’eau diminue donc à la surface de la Terre. Elle descendra de plus en plus à mesure que la chaleur terrestre se dissipera.

« Les puits de chaleur que l’on a creusés depuis cent ans dans le voisinage des principales villes du monde, et qui donnent gratuitement la chaleur nécessaire aux usages domestiques, s’épuiseront avec la diminution de la température intérieure. Le jour viendra où la Terre sera refroidie jusqu’à son centre, et ce jour coïncidera avec la disparition presque totale des eaux.

« il semble, du reste, messieurs, que tel soit le sort des divers corps célestes de notre système solaire. Notre voisine la Lune, dont le volume et la masse sont fort inférieurs au volume et à la masse de la Terre, s’est refroidie plus rapidement et a parcouru plus vite les phases de sa vie astrale ses anciennes mers, sur lesquelles on reconnaît encore aujourd’hui les vestiges irrécusables de l’action des eaux, sont entièrement desséchées ; on n’y remarque jamais aucune sorte d’évaporation, aucun nuage, de même que le spectroscope n’y découvre aucune trace de vapeur d’eau. Plaines arides, rochers déserts, cirques desséchés. D’un autre côté, la planète Mars, également plus petite que la Terre, est sans contredit plus avancée aussi dans sa carrière, et l’on constate qu’elle ne possède plus un seul océan digne de ce titre, mais seulement des méditerranées de médiocre étendue, peu profondes, reliées entre elles par, des canaux. Qu’il y ait moins d’eau sur Mars que sur la Terre, c’est un fait constaté par l’observation ; les nuages y sont également beaucoup plus rares et l’atmosphère y est plus sèche ; les phénomènes d’évaporation et de condensation s’y effectuent plus rapidement qu’ici ; les neiges polaires montrent, suivant les saisons, une variation beaucoup plus étendue que les neiges terrestres. D’autre part encore, la planète Vénus, plus jeune que la Terre, est entourée d’une immense atmosphère constamment chargée de nuages. Quant à l’immense Jupiter, il est encore au début de sa vie : nous n’y voyons pour ainsi dire que des vapeurs et des nuées. Ainsi, les quatre mondes que nous connaissons le mieux confirment chacun de son côté l’observation terrestre de la diminution séculaire des eaux.

« Je suis fort heureux de faire remarquer, à ce propos, que la thèse du nivellement général soutenue par mon savant confrère reçoit un grand appui de l’état actuel de la planète Mars. L’éminent géologue nous disait tout à l’heure que, par suite de l’S_uvre séculaire des fleuves, des plaines presque horizontales devront marquer dans l’avenir le relief final de la terre ferme. C’est ce qui est déjà arrivé pour Mars. Les plages voisines de la mer sont si unies qu’elles sont fréquemment et facilement inondées, comme tout le monde le sait. D’une saison à l’autre, des centaines de milliers de kilomètres carrés sont tour à tour secs ou submergés par une faible épaisseur d’eau. C’est ce qu’on observe notamment sur les plages orientales de la mer du Sablier. Sur la Lune, pourtant, le nivellement n’a pas été fait. Le temps aura manqué, et il n’y aura plus eu ni eaux ni vents avant sa consommation. D’ailleurs, la pesanteur y est presque sans action.

« Il est donc certain que, tout en subissant de siècle en siècle un nivellement fatal, comme l’a si complètement exposé mon éminent confrère, la Terre subit en même temps une diminution graduelle dans la quantité d’eau qu’elle possède. Selon toute apparence, cette diminution marche parallèlement avec le nivellement. À mesure que le globe perdra sa chaleur interne et se refroidira, il subira sans doute le sort de la Lune et se crevassera. L’extinction absolue de la chaleur terrestre aura pour résultat d’opérer des retraits, de produire des vides dans l’intérieur, et l’eau des océans s’écoulera dans ces vides, sans être transformée en vapeur, et sera soit absorbée, soit combinée avec les roches métalliques, à l’état d’hydrate d’oxyde de fer. La quantité d’eau diminuera indéfiniment jusqu’à sa disparition peut-être totale. Les végétaux manqueront de leur élément essentiel, se transformeront, mais finiront par dépérir. Les espèces animales se transformeront également ; mais il y aura toujours des herbivores et des carnivores, et les premiers disparaîtront d’abord graduellement, entraînant la mort inévitable des autres, jusqu’à ce qu’enfin l’espèce humaine elle-même, malgré ses transformations, meure de faim et de soif, sur le flanc de la terre desséchée.

« Par conséquent, messieurs, nous pouvons conclure que la fin du monde n’arrivera point par un nouveau déluge, mais par la diminution de l’eau. Sans eau, la vie terrestre est impossible. L’eau constitue la partie essentielle de tous les corps vivants. Le corps humain lui-même en est formé, dans l’énorme proportion de 70 pour 100. Sans eau, il ne peut exister ni plantes ni animaux. Soit â l’état liquide, soit à l’état de vapeur, c’est elle qui régit toute la vie terrestre. Sa suppression équivaut à un arrêt de mort. Et cet arrêt, la nature nous l’infligera… dans une dizaine de millions d’années. J’ajoute que le nivellement ne sera pas terminé auparavant. M. le Président de la Société géologique de France a pris soin lui-même de faire remarquer que ses quatre millions d’années s’appliquent à l’hypothèse que les causes actuelles de destruction de la terre ferme agiraient toujours dans la même mesure qu’aujourd’hui, sans que rien vint jamais troubler leur action, et, d’autre part, il enseigne lui-même que les manifestations de l’énergie intérieure ne peuvent pas cesser dés aujourd’hui. Des soulèvements s’observeront longtemps encore ici et là, et, les accroissements continentaux par les deltas, les îles volcaniques et madréporiques, etc., se feront longtemps encore. La période indiquée ne représentait donc qu’un minimum. »

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