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La fin du monde – Camille Flammarion #14

FeuilletonsPosté par le 7/23/09 • Classé dans Feuilletons

CHAPITRE IV – COMMENT LE MONDE FINIRA (suite 5)

Une nouvelle voix, partie du centre de l’hémicycle, se fit entendre. C’était celle d’un électricien célèbre.

« Toutes ces causes de mort par le froid, fit-il, sont plausibles ; mais la fin du monde par le feu ? On n’en a parlé qu’à propos de la rencontre cométaire. Elle pourrait arriver autrement.

« Sans parler de l’effondrement possible des continents dans le feu central, amené par un tremblement de terre général ou quelque dislocation formidable des assises de la terre ferme, il me semble qu’une volonté suprême suffirait, sans aucun choc, pour arrêter le mouvement de notre planète dans son cours et transformer ce mouvement en chaleur.

- Une volonté ? interrompit une autre voix. Mais la science positive n’admet pas de miracle dans la nature.

Ni moi non plus, répéta l’électricien. Quand je dis volonté, je veux dire force idéale et invisible. Je m’explique.

Le globe terrestre vole dans l’espace avec une vitesse de 106000 kilomètres à l’heure ou 29460 mètres par seconde. Si quelque Soleil, brillant ou obscur, chaud ou froid, arrivait du fond de l’espace de manière à former avec notre Soleil une sorte de couple électro-dynamique et à placer notre planète. sur cette ligne de force en agissant sur elle comme un frein ; si, en un mot, par une cause quelconque, la Terre était subitement arrêtée dans son cours, son mouvement de masse se transformerait en mouvement moléculaire, et notre planète se trouverait subitement élevée à un tel degré de chaleur qu’elle serait à peu près tout entière réduite en vapeur…

- Il me semble, ajouta de sa place le Directeur de l’Observatoire du Mont-Blanc, que la Terre pourrait encore mourir par le feu autrement. Nous avons observé naguère dans le ciel une étoile temporaire qui est, passée en quelques semaines du seizième ordre d’éclat au quatrième. Ce lointain Soleil était devenu subitement cinquante mille fois plus lumineux et plus chaud ! oui, cinquante mille fois ! Si pareil sort arrivait à notre Soleil, rien de vivant ne resterait sur notre planète. Tout serait rapidement incendié, consumé, desséché ou vaporisé, planètes, animaux, race humaine avec ses S_uvres.

« D’après l’analyse spectrale de la lumière émise pendant cette conflagration, il est probable que la cause de cette subite exaltation était due à l’arrivée de ce Soleil et de son système dans une sorte de nébuleuse. Notre Soleil vogue lui-même avec une grande vitesse vers la constellation d’Hercule et pourrait fort bien nous ménager quelque jour une rencontre de ce genre. On pourrait donc aussi mourir de chaleur et de sécheresse ! La Terre deviendrait en quelques jours un désert brûlant, aride et desséché, où l’on ne pourrait plus respirer que l’atmosphère d’une fournaise.»

«Messieurs, fit en se levant, le Directeur de l’Observatoire de Paris, voulez-vous me permettre de résumer en quelques mots ces intéressantes dissertations sur ce grand problème de la fin du monde ?

« D’après tout ce que nous venons d’entendre, notre planète n’aura vraiment que l’embarras du choix pour en finir avec la vie. Je ne crois pas plus que tantôt au péril apporté par la comète actuelle. Mais il faut avouer que, au point de vue astronomique seul, ce pauvre globe errant est exposé à plus d’un piège. L’enfant qui naît en ce monde et qui est destiné à devenir homme ou femme peut être comparé à un individu qui serait placé à l’entrée d’une rue assez étroite, dans le genre de ces rues pittoresques et arquebusières du seizième siècle, bordée de maisons dont chaque fenêtre serait occupée par un chasseur armé d’un de ces jolis fusils-revolvers du siècle dernier. Il s’agit pour cet individu de parcourir cette rue dans toute sa longueur et d’éviter la fusillade dirigée sur lui presque à bout portant. Toutes les maladies sont là qui nous menacent et nous guettent : la dentition, les convulsions, le croupi, la méningite, la rougeole, la petite vérole, la fièvre typhoïde, la pneumonie, l’entérite, la fièvre cérébrale, l’anévrisme, la phtisie, le diabète, l’apoplexie, le choléra, l’influenza, etc, etc. ; je veux en oublier plus d’une que nos auditeurs et nos auditrices n’auront pas de peine à adjoindre à cette énumération de premier jet. Notre infortuné voyageur arrivera-t-il sain et sauf au bout de la rue ? S’il y arrive, … ce sera pour y mourir tout de même.

« Notre planète court ainsi dans sa rue solaire, avec une vitesse de plus de cent mille kilomètres à l’heure, et le Soleil l’emporte en même temps avec ses sS_urs vers la constellation d’Hercule. En résumant ce qui vient d’être dit et, en rappelant ce qui peut avoir été oublié : elle peut rencontrer une comète dix ou vingt fois plus grosse qu’elle, composée de gaz délétères qui empoisonneraient notre atmosphère respirable. Elle peut rencontrer un essaim d’uranolithes qui feraient sur elles l’effet d’une décharge de plomb sur une alouette. Elle peut rencontrer sur son chemin un boulet invisible beaucoup plus gros qu’elle, et dont le choc suffirait pour la réduire en vapeur. Elle peut rencontrer un Soleil qui la consumerait instantanément, comme une fournaise dans laquelle on jette une pomme. Elle peut être prise dans un système de forces électriques qui exercerait l’action d’un frein sur ses onze mouvements et qui la fondrait ou la ferait flamber comme un fil de platine sous l’action d’un double courant. Elle peut perdre l’oxygène qui nous fait vivre. Elle peut éclater comme le couvercle d’un volcan. Elle peut s’effondrer en un immense tremblement de terre. Elle peut abîmer sa surface au-dessous des eaux et subir un nouveau déluge plus universel que le dernier. Elle peut, au contraire, perdre toute l’eau qui constitue l’élément essentiel de son organisation vitale. Elle peut être attirée par le passage d’un corps céleste qui la détacherait du Soleil et la jetterait dans les abîmes glacés de l’espace. Elle peut être emportée par le Soleil lui même, devenu satellite d’un nouveau Soleil prépondérant et prise dans l’engrenage d’un système d’étoile double. Elle peut perdre, non seulement les derniers restes de sa chaleur interne, qui n’ont plus d’action à sa surface, mais encore l’enveloppe protectrice qui maintient sa température vitale. Elle peut un beau jour n’être plus éclairée, échauffée, fécondée par le Soleil obscurci ou refroidi. Elle peut, au contraire, être grillée par un décuplement subit de la chaleur solaire analogue à ce qui a été observé clans les étoiles temporaires. Elle peut… Mais, messieurs, n’épuisons pas toutes les causes d’accidents ou de maladies mortelles et laissons-en l’énumération facile aux soins de MM. les géologues, les paléontologues, les météorologistes, les physiciens, les chimistes, les biologistes, les médecins, les botanistes et même les vétérinaires, attendu qu’une épidémie bien établie, ou l’arrivée invisible d’une nouvelle armée de microbes convenablement morbifiques, pourrait suffire pour détruire l’humanité et les principales espèces animales et végétales, sans amener pour cela le moindre dommage astronomique à la planète proprement dite. Elle n’a donc vraiment que l’embarras du choix. Fontenelle disait : « Chacun se tourmente de mourir, mais, en définitive, tout le monde s’en tire. » Il en sera de même pour notre planète. Mais ce n’est pas la comète actuelle qui la tuera. Je partage l’opinion de notre jeune et savante chéfesse du bureau des Calculs : la diminution de la vapeur d’eau de l’atmosphère précédera l’extinction du Soleil et la vie terrestre s’éteindra par l’absence d’eau et par le froid. Ce sera la fin. »

Au moment même où l’orateur venait de prononcer ces dernières paroles, on entendit tomber subitement du plafond une voix étrange qui paraissait venir des profondeurs de l’espace… Mais peut-être est-il utile de donner ici quelques mots d’explication.

Les Observatoires établis sur les plus hautes montagnes du globe étaient, avons-nous dit, reliés téléphoniquement avec l’Observatoire de Paris, et les téléphones d’arrivée parlaient à distance, sans qu’on eût besoin de placer aucun appareil récepteur contre l’oreille. Le lecteur se souvient sans doute qu’à la fin de la séance précédente on avait apporté un phonogramme du mont Gaorisankar annonçant un message photophonique des habitants de Mars, que l’on allait immédiatement déchiffrer. Comme l’interprétation de ce document n’avait pas encore été reçue au moment de l’ouverture de la seconde séance, l’administration des Communications électriques avait mis l’Institut en rapport avec l’Observatoire, et un téléphonoscope avait été suspendu au dôme de l’amphithéâtre au moment même de l’ouverture des portes.

Tombant d’en haut, la voix disait :

« Les astronomes de la ville équatoriale de Mars préviennent les habitants de la Terre que la comète arrivera directement sur eux avec une vitesse égale à presque le double de la vitesse orbitale de Mars. Mouvement transformé en chaleur et chaleur en électricité. Orage magnétique intense. S’éloigner de l’Italie. »

La voix s’arrêta au milieu du silence et de l’effarement de tous les esprits, à l’exception de quelques sceptiques encore ; car l’un d’eux, directeur du journal la Joyeuse Critique, braquant un monocle sur son S_il droit, s’était levé de la tribune des reporters et avait crié d’une voix retentissante :

« Je crains, vénérables savants, que l’Institut ne soit dupe d’une bonne farce. On ne me fera jamais croire que les habitants de Mars – en admettant même qu’ils existent et nous envoient vraiment des avis – connaissent l’Italie par son nom. Pour ma part, je doute qu’aucun d’eux ait lu les Commentaires de César ou l’Histoire des papes, d’autant plus que… »

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