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La fin du monde – Camille Flammarion #13

FeuilletonsPosté par le 7/22/09 • Classé dans Feuilletons

La fin du monde – Camille Flammarion #13

CHAPITRE IV – COMMENT LE MONDE FINIRA (suite 4)

Le Chancelier de l’Académie colombienne, arrivé le jour même de Bogota, en aéronef électrique, pour assister à ces discussions, demanda la parole.

On savait qu’il avait fondé à l’équateur même, et à trois mille mètres d’altitude, un observatoire dominant la planète entière, d’où l’on voyait à la fois les deux pôles du ciel, et l’on se souvenait que, en témoignage de sa sympathie pour la France, il avait donné à ce temple d’Uranie le nom d’un astronome français qui avait consacré sa vie entière à étudier les autres mondes, à les faire connaître aux consciences éclairées et à établir le rôle souverain de l’astronomie en toute doctrine philosophique ou religieuse. On connaissait depuis longtemps sa renommée universelle, et on l’écouta avec une attention toute spéciale.

« Messieurs, fit-il, à peine monté à la tribune, nous avons entendu, dans ces deux séances, admirablement résumées, les curieuses théories que la science moderne est en droit d’offrir à l’esprit humain sur les diverses manières dont notre monde terrestre pourra finir. L’embrasement de l’atmosphère ou l’asphyxie de nos poumons, causés par la rencontre de la comète qui approche avec rapidité ; ou bien, pour un avenir lointain, la submersion des continents due à leur descente générale au fond des mers ; le dessèchement de la Terre et de l’atmosphère par la diminution graduelle de l’eau ; et enfin le refroidissement de notre malheureuse planète vieillie à l’état de lune caduque et glacée. Voilà, si je ne me trompe, cinq sortes, de fins possibles.

« M. le Directeur de l’Observatoire a dit qu’il ne croyait pas aux premières fins, et que, pour lui, la rencontre de la comète sera à peu près inoffensive. Je suis absolument du même avis, et je désire ajouter maintenant qu’après avoir attentivement écouté les très savantes dissertations de mes éminents collègues, je ne crois pas non plus aux trois autres.

« Mesdames, continua l’astronome colombien, vous savez comme nous que rien n’est éternel… Tout change au sein de l’immense nature. Les bourgeons du printemps s’épanouissent en fleurs, les fleurs se transforment en fruits, les générations se succèdent et la vie accomplit son S_uvre. Le monde où nous sommes finira donc, de même qu’il a commencé. Mais, à mon avis du moins, ce n’est ni la comète, ni l’eau, ni l’absence d’eau qui amèneront son agonie. Le problème gît tout entier, me semble-t-il, dans le dernier mot de l’allocution si remarquable qui vient d’être prononcée par notre gracieuse collègue Mademoiselle la chéfesse du bureau des Calculs.

« Oui, le SOLEIL, tout est là.

« La vie terrestre est suspendue aux rayons du Soleil. Que dis-je ? elle n’est qu’une transformation de la chaleur solaire. C’est le Soleil qui entretient l’eau à l’état liquide et l’air à l’état gazeux ; sans lui tout serait solide et mort ; c’est lui qui vaporise l’eau des mers, des lacs, des fleuves, des terres humides, forme les nuages, donne naissance, aux vents, dirige les pluies, régit la féconde circulation des eaux ; c’est grâce à la lumière et à la chaleur solaires que les plantes s’assimilent le charbon contenu dans l’acide carbonique de l’air : pour séparer l’oxygène du carbone et retenir celui-ci, la plante effectue un immense travail ; la fraîcheur des forêts a pour cause cette conversion de la chaleur solaire en travail végétal, jointe à l’ombre des arbres au puissant feuillage ; le bois qui nous chauffe dans l’âtre ne fait que rendre la chaleur solaire emmagasinée, et, lorsque nous brûlons du gaz ou de la houille, nous remettons aujourd’hui en liberté les rayons du soleil emprisonnés depuis des millions d’années dans les forêts de l’époque primaire. L’électricité elle-même n’est que la transformation du travail dont le Soleil est la source première. C’est donc le Soleil qui murmure dans la source, qui souffle dans le vent, qui gémit dans la tempête, qui fleurit dans la rose, qui gazouille dans le rossignol, qui étincelle dans l’éclair, qui tonne dans l’orage, qui chante ou qui gronde dans toutes les symphonies de la nature.

« Ainsi, la chaleur solaire se transforme en courants d’air ou d’eau, en puissance expansive des gaz et des vapeurs, en électricité, en bois, en fleurs, en fruits, en force musculaire ; aussi longtemps que cet astre brillant pourra nous fournir une chaleur suffisante, la durée du monde et de la vie est assurée.

« La chaleur du Soleil a très probablement pour cause la condensation de la nébuleuse qui a donné naissance à l’astre central de notre système ; cette transformation du mouvement a dû produire 28 millions de degrés centigrades : vous savez, messieurs, qu’un kilogramme de houille tombant sur le Soleil d’une distance infinie produirait par son choc six mille fois plus de chaleur que n’en donnerait sa combustion. Au taux de la radiation actuelle, la provision de chaleur solaire représente le rayonnement de l’astre pendant 22 millions d’années, et il est fort probable qu’il brûle depuis beaucoup plus longtemps, car rien ne prouve que les éléments de la nébuleuse aient été absolument froids ; au contraire, ils portaient déjà en eux-mêmes une véritable provision de chaleur. L’astre du jour ne parait avoir rien perdu de sa haute température ; il continue de se condenser, et cette condensation peut réparer les pertes de la radiation.

« Cependant tout a une fin. Si le Soleil, en continuant de se condenser, arrivait un jour à la densité de la Terre, cette condensation produirait une nouvelle quantité de chaleur suffisante pour maintenir encore pendant 17 millions d’années la même intensité de calorique qui entretient actuellement la vie terrestre, et ce terme peut être prolongé en admettant une diminution dans le taux de la radiation, une chute de météores tombant sur l’astre dévorant, et une condensation continuée au delà de la densité terrestre. Mais, aussi loin que nous reculions ce terme, il arrivera fatalement. Les soleils qui s’éteignent dans les cieux sont autant d’exemples anticipés du sort réservé à celui qui nous éclaire. Déjà, d’ailleurs, en certaines années il se couvre de taches immenses.

« Mais qui pourrait dire si d’ici à dix-sept, vingt, trente millions d’années ou davantage les merveilleuses facultés d’adaptation que la physiologie et la paléontologie ont découvertes dans toutes les espèces animales et végétales ne conduiront pas l’espèce humaine, de stage en stage, de degré en degré, à un état de perfection physique et intellectuelle autant supérieur à notre état actuel que celui-ci l’est à l’iguanodon, au stégosaure ou au compsonote des époques géologiques disparues ? Qui sait si nos squelettes fossiles ne paraîtront pas à nos successeurs aussi monstrueux que ceux des dinosauriens ? Peut-être alors la stabilité de la température fera-t-elle douter qu’une race vraiment intelligente ait été contemporaine d’une époque soumise comme la nôtre aux sauts insensés du thermomètre et aux variations fantastiques de l’état du ciel qui caractérisent vos burlesques saisons. Et qui sait si plusieurs fois d’ici là quelque immense révolution du globe, quelque transformation générale, n’ensevelira pas le passé en de nouvelles couches géologiques pour reconstituer une nouvelle ère, de nouvelles périodes, quinquennaire, sexennaire, tout à fait différentes des précédentes ?

« Ce qui est certain, c’est que le Soleil finira par perdre sa chaleur ; sa masse se condense et se resserre, sa fluidité diminue. Il arrivera une époque où la circulation qui alimente la photosphère et qui régularise sa radiation en y faisant participer l’énorme masse presque entière sera gênée et commencera à se ralentir. Alors la radiation de lumière et de chaleur diminuera, la vie végétale et animale se resserrera de plus en plus vers l’équateur terrestre. Quand cette circulation aura cessé, la brillante photosphère sera remplacée par une croûte opaque et obscure qui supprimera toute radiation lumineuse. Le Soleil deviendra un boulet rouge sombre, puis un boulet noir, et la nuit sera éternelle. La Lune, qui ne brille que par la lumière solaire réfléchie, n’éclairera plus les nuits solitaires. Notre planète ne recevra plus que la lumière des étoiles. La chaleur solaire étant éteinte, l’atmosphère demeurera en un calme absolu, sans qu’aucun vent puisse souffler d’aucune direction. Si les mers existent encore, elles seront solidifiées par le froid ; aucune évaporation ne viendra former de nuages, aucune pluie ne tombera plus, aucune source ne coulera plus. Peut-être les derniers spasmes d’un flambeau à l’agonie, comme on le voit dans les étoiles prêtes à s’éteindre, peut-être un développement accidentel de chaleur, dû à quelque affaissement de la croûte solaire, réveilleront-ils un instant le vieux soleil des anciens jours, mais ce ne seraient encore là que les symptômes de la lin dernière.

«Et la Terre, boulet noir, cimetière glacé, continuera de tourner autour du Soleil noir, et de voguer dans la nuit, infinie, emportée avec tout le système solaire dans l’abîme immense. C’est l’extinction du Soleil qui aura amené la mort de la Terre… dans une vingtaine de millions d’années, ou même plus tard… le double, peut-être. »

L’orateur s’arrêta, et se préparait à descendre de la tribune, quand le Directeur des Beaux-Arts demanda la parole :

« Messieurs, dit-il de sa place, si j’ai bien compris, la fin du monde arrivera probablement par le froid, et seulement dans plusieurs millions d’années. Si donc un peintre devait représenter la dernière scène, il devrait couvrir la Terre de glaciers et de squelettes…

-Pas précisément, répliqua le Chancelier colombien. Ce n’est pas le froid qui est la cause première des glaciers, c’est… la chaleur.

« Si le Soleil n’évaporait pas l’eau des mers, aucun nuage ne se produirait et, sans l’astre du jour, il n’y aurait non plus aucune sorte de vent. Pour fabriquer des glaciers, il faut d’abord un soleil qui vaporise l’eau et la transporte à l’état de nuage, et ensuite un condenseur. Vous savez que chaque kilogramme de vapeur produite représente une quantité de chaleur solaire suffisante pour élever 5 kilogrammes de fonte de fer à son point de fusion (1110 degrés) ! En affaiblissant suffisamment l’action du Soleil, nous tarissons la source des. glaciers.

« Ainsi, ce n’est ni de la neige, ni des glaciers qui enseveliront la Terre ; mais ce qui restera, de la mer sera gelé, il n’y aura plus depuis longtemps ni fleuves ni rivières, et tout, mouvement atmosphérique sera arrêté.

« À moins pourtant que le Soleil n’ait subi, avant de rendre le dernier soupir, l’un des spasmes dont nous parlions tout à l’heure, n’ait fondu les glaces endormies, n’ait produit de nouveau des nuages et des courants aériens, n’ait réveillé les sources, les ruisseaux et les rivières, et, après cette période de perfide réveil, ne soit subitement retombé dans la léthargie. Ce serait un jour sans lendemain. »

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