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La fin du monde – Camille Flammarion #2

FeuilletonsPosté par le 7/07/09 • Classé dans Feuilletons

La fin du monde   Camille Flammarion #2

CHAPITRE PREMIER – LA MENACE CÉLESTE (suite)

L’accord absolu des calculs astronomiques, qu’ils vinssent d’Europe, d’Amérique ou d’Asie, ne pouvait plus offrir le moindre doute sur leur précision.

Les journaux quotidiens lancèrent dans le public la nouvelle alarmante, en l’accompagnant de commentaires tragiques et d’interviews multipliés dans lesquels ils faisaient tenir aux savants les discours les plus étranges.

C’était à qui renchérirait sur les données exactes du calcul, en les aggravant de dissertations plus ou moins fantaisistes. Mais, depuis longtemps, tous les journaux du monde, sans exception, étaient devenus de simples opérations mercantiles. La presse, qui avait rendu autrefois tant de services à l’affranchissement de la pensée humaine, à la liberté et au progrès, était à la solde des gouvernants et des gros capitalistes, avilie par des compromissions financières de tout genre. Tout journal était un mode de commerce. La seule question pour chacun d’eux se résumait à vendre chaque jour le plus grand nombre de feuilles possible et à faire payer leurs lignes par des annonces plus ou moins déguisées : « Faire des affaires», tout était là. Ils inventaient de fausses nouvelles qu’ils démentaient tranquillement le lendemain, minaient à chaque alerte la stabilité de l’État ; travestissaient la vérité, mettaient dans la bouche des savants des propos qu’ils n’avaient jamais tenus, calomniaient effrontément, déshonoraient les hommes et les femmes, semaient des scandales, mentaient avec impudeur, expliquaient les trucs des voleurs et des assassins et multipliaient les crimes sans paraître s’en douter, donnaient la formule des agents explosifs récemment imaginés, mettaient en péril leurs propres lecteurs et trahissaient à la fois toutes les classes sociales, dans le seul but de surexciter jusqu’au paroxysme la curiosité générale et de «vendre des numéros».

Tout n’était plus qu’affaires et réclames. Sciences, arts, littérature, philosophie, études et recherches, les journaux ne s’en préoccupaient plus. Un acteur de second ordre, une actrice légère, un ténor, une chanteuse de café-concert, un gymnasiarque, un coureur à pied ou à cheval, un échassier, un cyclomane ou un vélocipédiste aquatique devenait en un jour plus célèbre que le plus éminent des savants ou le plus habile des inventeurs. Le tout était habilement masqué sous des fleurs patriotiques, qui en imposaient encore un peu. En un mot, l’intérêt personnel du journal dominait toujours, dans toutes les appréciations, l’intérêt général et le souci du progrès réel des citoyens. Longtemps le public en était resté dupe… Mais, à l’époque ou nous sommes, il avait fini par se rendre à l’évidence et n’ajoutait plus aucune foi à aucun article de gazette, de telle sorte qu’il n’y avait plus de journaux proprement dits, mais seulement des feuilles d’annonces et de réclames à l’usage du commerce. La première nouvelle lancée par toutes les publications quotidiennes, qu’une comète arrivait à grande vitesse et allait rencontrer la Terre à telle date fixée d’avance, – la seconde nouvelle, que l’astre vagabond pourrait amener une catastrophe universelle en empoisonnant l’atmosphère respirable, – cette double prédiction n’avait été lue par personne, sinon d’un S_il distrait et avec l’incrédulité la plus complète. Elle n’avait pas produit plus d’effet que l’annonce de la découverte de la Fontaine de Jouvence faite dans les caves du palais des Fées de Montmartre (élevé sur les ruines du Sacré-CS_ur) qui avait été lancée en même temps.

Les littérateurs, les poètes, les artistes en avaient même pris prétexte pour célébrer, en prose, en vers, en dessins, en tableaux de tous genres, les voyages cométaires à travers les régions célestes. On y voyait la comète passant devant l’essaim des étoiles effrayées, ou bien descendant du haut des cieux, se précipitant et menaçant la Terre endormie. Ces personnifications symboliques entretenaient la curiosité publique sans accroître les premières terreurs. On commençait presque à s’habituer à l’idée d’une rencontre sans trop la redouter. La marée des impressions populaires fluctue comme le baromètre.

Du reste, les astronomes eux-mêmes ne s’étaient pas d’abord inquiétés de la rencontre au point de vue de ses conséquences sur le sort de l’humanité, et les revues astronomiques spéciales (les seules qui eussent conservé quelque autorité) n’en avaient encore parlé que sous forme de calculs à vérifier. Les savants avaient traité le problème par les mathématiques pures et le considéraient simplement comme un cas intéressant de la mécanique céleste. Aux interviews qu’ils avaient subis, ils s’étaient contentés de répondre que la rencontre était possible, probable même, mais sans intérêt pour le public.

Tout à coup, un nouveau phonogramme, lancé cette fois du Mont-Hamilton, en Californie, vint frapper les chimistes et les physiologistes :

« Les observations spectroscopiques établissent que la comète est une masse assez dense, composée de plusieurs gaz, dans lesquels domine l’OXYDE DE CARBONE. »

L’affaire se corsait. La rencontre avec la Terre était devenue certaine. Si les astronomes ne s’en préoccupaient pas outre mesure, étant accoutumés depuis des siècles à considérer ces conjonctions célestes comme inoffensives ; si même les principaux d’entre eux avaient fini par mettre dédaigneusement à la porte les innombrables intervieweurs qui venaient incessamment les importuner, en leur déclarant que cette prédiction n’intéressait pas le vulgaire et que c’était là un pur sujet astronomique qui ne les regardait pas, les médecins avaient commencé à s’émouvoir et discutaient avec vivacité sur les possibilités d’asphyxie ou d’empoisonnement. Moins indifférents pour l’opinion publique, ils n’avaient point éconduit les journalistes, au contraire, et en quelques jours la question avait subitement changé de face. D’astronomique, elle était devenue physiologique, et les noms de tous les médecins célèbres ou fameux brillaient en vedette à la première page des journaux quotidiens ; leurs portraits occupaient les revues illustrées, et une rubrique spéciale annonçait un peu partout : « Consultations sur la comète. » Déjà même la variété, la diversité, l’antagonisme des appréciations avait créé plusieurs camps hostiles se jetant mutuellement à la tête des injures bizarres et traitant tous les médecins de « charlatans avides de réclame ».

Cependant le Directeur de l’Observatoire de Paris, soucieux des intérêts de la science, s’était ému d’un pareil tapage, dans lequel la vérité astronomique avait été plus d’une fois étrangement travestie. C’était un vieillard vénérable, qui avait blanchi dans l’étude des grands problèmes de la constitution de l’univers. Sa voix était écoutée de tous, et il s’était décidé à transmettre aux journaux un avis déclarant que toutes les conjectures étaient prématurées jusqu’à ce qu’on eut entendu les discussions techniques autorisées qui devaient avoir lieu à l’Institut.

Nous avons dit, je crois, que l’Observatoire de Paris, toujours à la tête du mouvement scientifique par les travaux de ses membres, était devenu surtout, par la transformation des méthodes d’observation, un sanctuaire d’études théoriques, d’une part, et, d’autre part, un bureau central téléphonique des observatoires établis loin des grandes villes, sur les hauteurs favorisées d’une parfaite transparence atmosphérique. C’était un asile de paix où régnait la concorde la plus pure. Les astronomes consacraient avec désintéressement leur vie entière aux seuls progrès de la science, s’aimaient les uns les autres sans jamais éprouver les aiguillons de l’envie, et chacun oubliait ses propres mérites pour ne songer qu’à mettre en évidence ceux de ses collègues. Le Directeur donnait l’exemple, et, lorsqu’il parlait, c’était au nom de tous.

Il publia une dissertation technique et sa voix fut écoutée… un instant. Mais il semblait que la question astronomique fût déjà hors de cause. Personne ne contestait et ne discutait la rencontre de la comète avec la Terre. C’était un fait acquis par la certitude mathématique du calcul. Ce qui préoccupait, c’était maintenant la constitution chimique de la comète. Si son passage par la Terre devait absorber l’oxygène atmosphérique, c’était la mort immédiate par asphyxie ; si c’était l’azote qui devait se combiner avec les gaz cométaires, c’était encore la mort, mais précédée d’un délire immense et d’une sorte de joie universelle, une surexcitation folle de tous les sens devant être la conséquence de l’extraction de l’azote et de l’accroissement proportionnel de l’oxygène dans la respiration pulmonaire. L’analyse spectrale signalait surtout l’oxyde de carbone dans la constitution chimique de la comète. Ce que les revues scientifiques discutaient surtout, c’était de savoir si le mélange de ce gaz délétère avec l’atmosphère respirable empoisonnerait la population entière du globe, humanité et animaux, comme l’affirmait le président de l’Académie de médecine.

L’oxyde de carbone ! On ne parlait plus que de lui. L’analyse spectrale ne pouvait pas s’être trompée. Ses méthodes étaient trop sûres, ses procédés trop précis. Tout le monde savait que le moindre mélange de ce gaz dans l’air respiré amène rapidement la mort. Or un nouveau message téléphonique de l’Observatoire du Gaorisankar avait confirmé celui du Mont-Hamilton, en l’aggravant. Ce message disait :

« La Terre sera entièrement plongée dans la tête de la comète, qui est déjà trente fois plus large que le diamètre entier du globe, et qui va en s’agrandissant de jour en jour. »

Trente fois le diamètre du globe terrestre ! Lors même que la comète passerait entre la Terre et la Lune, elle les toucherait donc toutes les deux, puisqu’un pont de trente terres suffirait pour réunir notre monde à la Lune.

Et puis, pendant les trois mois dont nous venons de résumer l’histoire, la comète était descendue des profondeurs télescopiques et devenue visible à l’S_il nu : elle était arrivée en vue de la Terre, et, comme une menace céleste, elle planait maintenant, gigantesque, toutes les nuits devant l’armée des étoiles. De nuit en nuit, elle allait en s’agrandissant. C’était la Terreur même suspendue au-dessus de toutes les têtes et s’avançant lentement, graduellement, épée formidable, inexorablement. Un dernier essai était tenté, non pour la détourner de sa route, – idée émise par la classe des utopistes qui ne doutent jamais de rien, et qui avaient osé imaginer qu’un formidable vent électrique pourrait être produit par des batteries disposées sur la face du globe qu’elle devait frapper – mais pour examiner de nouveau le grand problème sous tous ses aspects, et peut-être rassurer les esprits, ramener l’espérance en découvrant quelque vice de forme dans les sentences prononcées, quelque cause oubliée dans les calculs ou les observations : la rencontre ne serait peut-être pas aussi funeste que les pessimistes l’avaient annoncé. Une discussion générale contradictoire devait avoir lieu ce lundi-là à l’Institut, quatre jours avant le moment prévu pour la rencontre, fixée au vendredi 13 juillet. L’astronome le plus célèbre de France, alors Directeur de l’Observatoire de Paris ; le Président de l’Académie de médecine, physiologiste et chimiste éminent ; le Président de la Société astronomique de France, habile mathématicien ; d’autres orateurs encore, parmi lesquels une femme illustre, par ses découvertes dans les sciences physiques, devaient tour à tour prendre la parole. Le dernier mot n’était pas dit. Pénétrons sous la vieille coupole du vingtième siècle pour assister à la discussion.

Mais, avant d’entrer, examinons nous-mêmes cette fameuse Comète, qui écrase en ce moment toutes les pensées.

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